Le dimanche où le LSAP a perdu Esch-sur-Alzette

Sic transit

Mann mit Zigarette vor CSv-Wahlplakat in Esch/Alzette
Foto: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land vom 13.10.2017

22h00, Kulturfabrik Les candidats du LSAP se sont réunis derrière leur maire, Vera Spautz, et attendent que l’interview en direct commence. Défiant les lumières froides des spots, ils fixent l’œil de la caméra de RTL-Télé. « Nous sommes les gardes du corps », plaisante quelqu’un. « Mais qu’est-ce que nous sommes disciplinés ! », s’étonne un autre. « Mir sinn drop an drun ! », prévient le producteur. Les camarades se taisent, leurs sourires se figent. Mais la régie au Kirchberg temporise. Les perdants restent pétrifiés dans leur position pendant de longues minutes, comme s’ils s’étaient transformés en monuments. Enfin, l’interview commence. Le journaliste dit que le LSAP est soudé. « Oui, surtout dans des moments pareils », réplique la maire. À la fin de l’interview, les camarades applaudissent.

Sûr de sa dominance sur la ville, le LSAP eschois s’était dépensé dans des guerres intestines. Entre son aile « sozial-liberal » (à laquelle appartiennent les échevins Dan Codello et Jean Tonnar) et son aile « lénks-sozialistesch » (menée par la maire Vera Spautz et l’échevin Henri Hinterscheid), les tensions étaient permanentes. À l’inverse de sa prédécesseure Lydia Mutsch, Vera Spautz n’avait réussi ni à dominer ni à fédérer les courants et egos. De temps à autre, les discordes internes filtraient vers l’extérieur. Ainsi, en décembre 2013, à l’issue d’une sourde lutte d’appareil, Dan Codello avait-il arraché le poste d’échevin à Taina Bofferding, bien que celle-ci avait reçu plus de voix aux communales de 2011. Et, en amont des élections, le courant social-libéral voyait d’un mauvais œil le flirt entre le LSAP et Déi Lénk, sachant qu’une coalition rouge-rouge l’aurait marginalisé au sein du futur conseil échevinal.

Pour Vera Spautz, la défaite de ce dimanche aura donc valeur de test. Le résultat (27,9 pour cent, une chute de dix points de pourcentage et de trois sièges) met à épreuve sa capacité à s’imposer face à un parti désaccordé. Mais son score personnel (en baisse de 18 points de pourcentage) est encore relativement épargné par rapport à ceux des autres échevins socialistes : Hinterscheid, Codello et Tonnar ont perdu entre vingt et trente pour cent des voix. Dimanche soir, un Henri Hinterscheid « terrassé » déclarait préventivement : « Si on a commis des erreurs, on les a commises en tant qu’équipe. Pas individuellement. » Fritz Remackel, le président de la section, essayait de positiver : « Les gens n’ont pas voté pour le CSV, ils ont voté contre nous. Cela veut donc dire que nous pouvons encore les regagner. »

18h00, Restaurant Moustache Georges Mischo, tête de liste du CSV, ne veut encore y croire. En début de soirée, les scores des chrétiens-sociaux s’approchaient de ceux des socialistes. À la fin de la soirée, et pour la deuxième fois depuis 1920, ils les avaient dépassés : 30,9 pour cent ; une hausse de 11,7 points de pourcentage et de deux sièges. Mais Mischo craignait que les espoirs du CSV seraient douchés à la dernière minute. Le potentiel futur maire est professeur de sport (comme l’avaient été Jeannot Krecké et Claude Turmes), vice-président du Handball Esch et présente le profil du gendre idéal. (Un peu comme un Wilmes sudiste.) Pourtant, dans la salle, l’atmosphère restait tiède. Les fidèles militants sont assis et regardent l’écran. Georges Mischo, lui, est anxieux ; il ne tient pas assis. Il semble le premier surpris par la perspective de devenir maire de la deuxième ville du pays. Le CSV avait été assez faible dans l’opposition, votant en faveur de quasiment tous les projets que lui soumettaient le conseil échevinal. Gérer la mairie ne sera pas évident ; l’administration communale étant organiquement liée au LSAP, le CSV entrera en terrain miné.

La phrase qu’on aura souvent entendue chez les électeurs eschois, était : « Nous avons fait beaucoup pour les pauvres : nous avons construit des logements sociaux, un abri pour les SDF et bientôt une Fixerstuff [des projets qui ont d’ailleurs tous été votés avec les voix de l’opposition du CSV]. Mais qu’est-ce que la ville a fait pour nous ? » Selon cette vision, Esch ne peut accueillir toute la misère du pays. La politique sociale communale attire des personnes avec des problèmes sociaux. À Esch, les pauvres ne sont pas relégués aux marges urbaines ; ils habitent au centre même de la ville, autour de la place Brill, ils sont donc visibles. Lydia Mutsch avait réussi à formuler une vision d’avenir optimiste – et quelque peu bling-bling – pour sa commune : Esch, ville universitaire. Dans son discours, « mixité sociale » était aussi un nom de code pour « gentrification ». La syndicaliste de gauche Vera Spautz eut du mal à lui substituer une nouvelle image d’identification ; le projet de Schifflange restant pour l’instant trop vague.

L’opposition de droite a donné une voix à cette peur du déclassement caractéristique des classes moyennes. Celles-ci ont opté pour le camp « bürgerlich » (noir, vert et bleu), comme si Esch était fatiguée d’être une ville ouvrière. (Les 22,5 pour cent des Eschois travaillant dans l’industrie manufacturière sont pour la plupart étrangers et peu d’entre eux ont voté dimanche dernier.) Durant sa campagne, Mischo s’était plaint de ce que les villes de Differdange et de Dudelange soient considérées comme les communes « les plus chouettes et les plus cool ». Ce serait à Esch de réclamer ce titre : « Nous étions la ‘Minett-Metropol’ ; nous devons maintenant devenir la capitale des start-ups ».

Avec Georges Mischo, Christian Weis (31 ans) incarne le renouveau du CSV-Esch entamé après la débâcle électorale de 2000. L’assistant social (il travaille dans les communes de Mamer, Leudelange, Kopstal et Reckange-sur-Mess) regrette que beaucoup de ses amis aient quitté Esch pour fonder leur famille. La ville serait devenue « moins agréable à vivre » et manquerait de maisons-relais. Weis décrit, à un niveau anecdotique, la tendance de la classe moyenne à fuir les villes post-industrielles pour se mettre au vert dans une cité résidentielle péri-urbaine, contribuant ainsi à la spirale de la ségrégation sociale.

20h30, Restaurant Thai Thai En anticipation des législatives de 2018, Pierre Gramegna (DP), le chantre du level playing field, a fait le déplacement au centre-ville d’Esch. Le ministre des Finances fixe l’écran de l’ordinateur portable et s’enquiert si le DP a réussi à dépasser Déi Lénk. (En fin de compte, Déi Lenk gardera une petite avance sur le DP, avec 9,5 pour cent contre 9,1 pour cent.) Gramegna commence doucement à se mettre dans la peau du politicien, serrant les mains, tapant sur les épaules. Dans les derniers mois, il a ainsi tenté d’encourager les libéraux eschois lors de deux mini-meetings.

21h30, Escher Kafé Martin Kox est un homme prudent et inquiet qui a peu de l’habitus du politicien. Dimanche soir, fêtant dans le seul café hipster d’Esch, Kox était comme échangé : Après trois années de cohabitation difficile – et par moments humiliante – avec quatre échevins socialistes, le chirurgien à la retraite tenait les clés de la prochaine coalition. Son portable sonnait sans arrêt : Kox était tout à coup placé au centre du jeu politique eschois, propulsé dans le rôle de faiseur de roi. Durant l’été 2016, on se racontait dans le conseil communal que le CSV, les Verts et le DP préparaient une coalition dans les coulisses. Le LSAP, qui eut rapidement vent de cette rumeur, n’était pas amusé et voulut savoir qui était à l’initiative de ce complot impie. Interrogés il y a trois semaines par le Land, Mischo disait que c’était l’idée de Kox tandis que Kox en attribuait la paternité à Mischo.

Que, sans ses stars politiques Felix Braz et Muck Huss, Déi Gréng ait réussi à augmenter son score d’un point de pourcentage à 13,5 pour cent, restera comme une des grandes surprises du scrutin. Tout comme le fait que le scénario improbable de l’été 2016 soit devenu tangible. Durant la campagne, RTL-Radio avait demandé à la maire si elle comptait poursuivre la coalition avec les Verts. Spautz avait sèchement répondu : « Cela dépend de ce que l’électeur décide pour Déi Gréng ». Les événements auront pris une autre tournure. Selon Muck Huss, accoudé au bar, le succès des Verts s’expliquerait par les « projets très concrets » mis en œuvre : la rénovation du parc animalier ou l’installation d’un potager.

23h00, Auberge de Jeunesse S’il y avait une chose sur laquelle quasiment tous s’accordaient avant les élections, c’était que Déi Gréng allait perdre des voix au profit de Déi Lénk. Le parti de la gauche radicale avait même dilué son principe anti-cumul pour permettre à Marc Baum de devenir échevin dans une coalition avec le LSAP. Interrogé par la Radio 100,7 devant le café de l’Auberge de Jeunesse, Marc Baum évoque un « tsunami ». Contre toutes les attentes, Déi Lénk perd légèrement, mais sauve les meubles en gardant ses deux sièges.

Épilogue La politique eschoise est hautement volatile. Au fil des alliances et défaillances, les coalitions les plus improbables ont pu être formées. Ainsi, en 1945, le CSV avait pactisé avec le KPL, et Arthur Useldinger, auréolé par le prestige de la Résistance, était devenu maire. En 1970, le même Useldinger – qui avait depuis adopté une position eurocommuniste – redevient maire. Cette fois-ci grâce à l’appui de socialistes « dissidents ». En 1999, Josy Mischo, le père de Georges, avait fait sauter l’espoir du CSV de prendre la mairie. Au bout d’une « soap opera » politique, le rêve s’était brisé. Ady Jung, alors chef de file du CSV, ne voulait retenir Mischo père pour un poste d’échevin, estimant que le serrurier ne présentait pas le « bon profil ». « Dann ginn ech mir ee Profil op d’Arbed walzen », aurait répondu Josy Mischo (du moins, c’est la version qu’on en a retenu à Esch) avant de claquer la porte. Son fils pourrait aujourd’hui devenir le premier maire CSV d’Esch-la-Rouge. Or à Esch, ville frondeuse et imprévisible, rien n’est jamais acquis.

Bernard Thomas
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