Microsoft

Microsoft paie le prix fort pour Skype

d'Lëtzebuerger Land vom 12.05.2011

C’est la plus grosse opération de fusions et acquisitions de l’histoire de Microsoft : l’éditeur de logiciels a annoncé cette semaine avoir mis la main sur Skype pour 8,5 milliards de dollars. Selon des sources proches des enchères dont a fait l’objet la société de téléphonie sur Internet, dont le siège est à Luxembourg, Microsoft l’a emporté sur Google en mettant sur la table plus que le double de la dernière somme offerte par le géant de la recherche Internet. La transaction est censée aboutir d’ici la fin de l’année : elle doit encore obtenir le blanc-seing des autorités.

La transaction n’a pas été accueillie avec un grand enthousiasme par les analystes financiers, qui ont surtout jugé le prix démesuré par rapport aux revenus additionnels que Microsoft pouvait espérer tirer de l’opération. Skype a beau pouvoir se targuer de 663 millions d’utilisateurs inscrits et d’une moyenne de 145 millions d’internautes utilisant le service chaque mois, la société, dont le modèle d’affaires de base est la gratuité, n’est pas arrivée depuis sa création en 2003 à générer de revenus significatifs malgré l’introduction de services payants. Skype a clôturé l’année dernière sur une perte nette de 7 millions de dollars, pour un chiffre d’affaires de 860 millions.

Pour beaucoup de commentateurs, c’est surtout le besoin de renouvellement qui a poussé Microsoft à mettre ainsi le paquet. Incapable de remonter la pente sur le marché de la recherche et de la publicité sur Internet, le terreau qui a permis à Google de devenir la référence incontournable du Net, talonné par ce même Google sur son propre terrain, les applications bureautiques, Microsoft se trouvait à la croisée des chemins et ne pouvait se contenter d’essayer de sauver les meubles. Ceux qui défendent la transaction mettent en avant le potentiel de Skype une fois déployé dans le contexte des applications-phares de Microsoft comme SharePoint (plateforme de publication et collaboration), Lync (outil de chat) ou Office 365, la dernière version de son bouquet d’applications bureautiques. Bien que Microsoft soit en perte de vitesse, il bénéficie d’une trésorerie conséquente, et les analystes qui approuvent la transaction se demandent ce que la société aurait pu faire de mieux avec ses réserves. Avec Skype intégré dans Office, on peut s’attendre à ce que les conférences vidéo multi-utilisateurs deviennent une option standard dans l’univers Office. Un développement en soi positif au vu de l’ossification avancée dont souffre Office, devenu au fil des ans un monstre rigide victime de ses propres succès. Mais les utilisateurs accepteront-ils de payer pour Skype dans Outlook ?

Et surtout, pourquoi diable payer autant pour Skype, et comment réaliser un retour sur investissement, s’entêtent à demander beaucoup d’analystes ? L’action de Microsoft s’en est ressentie, perdant 1,4 pour cent le jour de l’annonce de la transaction. Kim Caughey Forrest, un analyste chez Fort Pitt Capital Group, propriétaire d’actions Microsoft, a dit à Reuters : « Cela sent la période 1999-2000, lorsque les valorisations étaient octroyées sur les paires d’yeux, et non le chiffre d’affaires et le profit ».

Plutôt que le résultat net de Skype, le CEO de Microsoft Steve Ballmer a préféré mettre en avant sa capacité à générer du cash en citant son bénéfice opérationnel avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissements (Ebitda) de 264 millions de dollars. Pour lui, en plus du potentiel dans le domaine de la bureautique, Skype aidera à pousser les ventes de sa console de jeux Xbox et de son appendice de détection des mouvements Kinect.

Ce n’est pas la première fois que Skype cherche refuge auprès d’un grand propriétaire corporate, puisque la société comptait eBay comme investisseur de référence depuis 2006, un rapprochement qui n’a pas débouché sur des synergies spectaculaires. L’investisseur Fred Wilson a exprimé sa déception sur son blog : « Peut-être que (Skype) avait du mal à faire augmenter son chiffre d’affaires aussi vite que le souhaitaient les marchés (..) quelles que soient les raisons, l’expérience d’indépendance de Skype est terminée et je suis déçu. Je ne suis pas particulièrement inspiré à l’idée que Microsoft va faire quelque chose de génial avec Skype. Mais je pense qu’ils sont un meilleur propriétaire corporate qu’eBay ».

Jean Lasar
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