Photographie

De quelle histoire le corps photographié est-il l’image ?

d'Lëtzebuerger Land du 17.05.2019

Il y a les incontournables Rencontres d’Arles, de juillet à septembre, où le Luxembourg est représenté cette année à la Chapelle de la Charité par Claudia Passeri et Krystina Dul. Mais le Mois européen de la photographie Luxembourg (Emoplux) a déjà commencé cette semaine au grand-duché. Un rendez-vous qui, par son ampleur et la qualité des présentations de la photographie contemporaine, trouve une place et une résonnance de plus en plus importante dans des lieux d’exposition institutionnels ou galeries privées.

Pour mémoire, le Mois européen de la photographie est la continuation d’une première manifestation, Les semaines européennes de l’image, qui a débuté en 2000, pour devenir l’Emop à partir de 2006. Jean-Luc Monterosso, directeur de la Maison européenne de la photographie (MEP) à Paris, travaillait en fait depuis 2004 sur l’idée de passer au niveau international en associant les villes de Berlin et de Vienne et à Luxembourg, « les » spécialistes ès photographie, les deux complices de Café Crème, Paul di Felice et Pierre Stiwer.

L’Emop, qui en est donc à sa septième édition, associe huit villes : Athènes, Berlin, Budapest, Bratislava, Ljublana, Paris, Vienne et Luxembourg, autour d’un thème, BodyFiction(s), où l’on verra bien sûr majoritairement des photographies, mais aussi des courts métrages et… le « must » actuellement : des œuvres en réalité virtuelle ou augmentée.

BodyFiction(s) part d’une réflexion sur le selfie, auquel tout le monde (ou presque) a succombé, succombe ou succombera un jour, ainsi qu’à son inévitable corolaire : la diffusion sur les réseaux sociaux. On est passé, passe ou passera, le plus souvent inconsciemment, de la sphère privée à la sphère publique. C’est aussi une mise en scène de soi où intervient un deuxième facteur, le contexte de la prise de vue et un troisième, et non des moindres : c’est une fiction de soi. BodyFiction(s) est le travail conscient de photographes artistes, qui montrent des mises en scène fictionnelles intentionnelles dans le contexte intime, social, sociétal.

Deuxième petit rappel historique : longtemps, le corps de la femme ne fut qu’un objet d’étude, un modèle dans les cours aux beaux-arts, les ateliers des peintres, puis des premiers essais esthétiques de la photographie. On ira voir à ce sujet avec intérêt l’exposition Plakeg actuellement à la Ville Vauban (d’Land du 12 avril). La même maison où Elina Brotherus montrera ses autoportraits, nue.

BodyFiction(s) présente des œuvres d’une vingtaine d’artistes-photographes émergents qui s’intéressent aux nouvelles représentations du corps et de la figure humaine. Le projet ne montre pas le corps des femmes prisonnières du mythe de la jeunesse éternelle, contraint par le lifting, affamé par les cures détox et torturé dans les salles de sport… (Petite digression : deux splendides photos de Madame L, femme au corps vieillissant, nu, de Jean Rault, sont actuellement montrées à la galerie Nei Liicht à Dudelange dans l’exposition de la collection de la Ville de Dudelange, Coups d’œil, voir notre Supplément Musées).

Les femmes artistes sont majoritaires dans ce septième Emoplux dans leur corps-à-corps à leur corps et aux corps : au Casino, l’avant-garde et l’hommage se côtoient : l’entre-deux genres (ou l’absence de corps) de Dorothée-Bogdan Smith et Orlan, pionnière des implants-excroissances, mais cette fois en réalité virtuelle, comme Fever de Karolina Markiewicz et Pascal Piron, qui plonge dans une autre réalité : celle des hallucinations de la forte fièvre. Les deux autres expositions principales de la manifestations sont à voir au Musée national d’histoire et d’art et au Cercle-Cité. Mais on pourra aussi monter jusque dans le Nord du pays où à la Cité de l’Image de Clervaux.

Cinq photographes (condition : être un artiste émergent et avoir moins de quarante ans), ont été choisis pour le Prix du Mois européen de la photographie Arendt, par un pool des organisateurs des huit villes de l’Emop ; les nominés exposés dans la galerie de Arendt House (dont, on le rappelle, Paul di Felice est le conseiller). On retrouvera des travaux de ces mêmes artistes dans les expositions du MNHA, au Cercle-Cité et au Casino. Une autre manière de les voir, mêlés aux autres auteurs de cette septième édition. Dont Boris Loder, photographe et critique photo du Lëtzebuerger Land.

BodyFiction(s) pourra se visiter en plusieurs fois, la manifestation s’échelonnant dans les divers lieux, jusqu’à la mi-octobre pour certaines expositions ; programme complet : www.emoplux.lu

Marianne Brausch
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