Portante, Jean: Mourir partout sauf à Differdange

Loin de Portante

d'Lëtzebuerger Land du 27.11.2003

Le dernier roman en date de Jean Portante est un retour sur l'enfance à Differdange. Le lieu perd en réalité ce qu'il gagne en magie. Et je comprends cette dame qui me disait ne pas retrouver Differdange dans ce roman. Il y a ces petites aventures qui font le souvenir, il y a ces portraits qui se confondent avec l'autoportrait. Le "je" est tantôt celui du narrateur, tantôt celui d'un de ses personnages. Il est tour à tour écrivain, boucher, libraire. Et ce vertige du "je" atteint même les personnages. Cela va jusqu'à la confusion délibérée, jusqu'au jeu, jusqu'au vertige identitaire surdéterminé par l'ironie: "Je suis ma femme. Je veux dire, celle que Fred, mon mari nomme en toute circonstance ma femme".

Le style de Jean Portante aspire à être celui d'un conteur. Le roman se caractérise par son caractère oral. Et c'est précisément cette oralité qui nuit au roman. Que de redites, que de digressions! Le romancier en est profondément conscient qui écrit à la première page de son roman: "Sept années passées - ma femme le sait et s'en plaint (enfin plus vraiment maintenant), mes lecteurs attendent, mes cheveux ont blanchi -, à rassembler les pages et gonfler à l'inquiétude le volume. Sept années d'agencements de phrases plus ou moins frelatées, de juxtapositions de chapitres tortueux, de détours et de digressions majestueusement superflues, de crimes à peines déguisés, d'amour trahis, le roman ne se fait pas."

Vous venez de lire dans ces lignes la meilleure critique qu'on puisse faire de ce roman, qui est par moment franchement bavard comme peut l'illustrer ce passage : "C'est le soleil qui m'a réveillé ce matin, et je lui en veux un peu. J'en veux aussi à Laure qui n'a pas voulu baisser les stores hier soir, quand nous nous sommes couchés. Il y a la pleine lune, a-t-elle dit, comme si c'était une raison valable. Le ciel est plein de nuages, lui ai-je dit, il pleut, on ne verra rien. Nuages ou pas, a-t-elle conclu, il y a la pleine lune. Puis nous avons fait l'amour, oubliant les nuages, la pluie, la pleine lune et les stores. J'ai même oublié de fumer ma cigarette, habituelle en pareille cas, ou j'ai fait comme si je l'oubliais parce que, à vrai dire, je ne fume pas, en tout cas, et c'est ce qui compte, pas de cigarettes..."!

Ou encore ce passage. Je relis pour essayer de comprendre: "nous sommes-nous vraiment levés ce matin ? N'avons-nous pas plutôt décidé d'un commun accord de nous livrer aux rayons du soleil, sacrifice rituel afin que meure l'hiver et naisse le printemps, s'accomplisse le cycle de la vie. Pourquoi ne veux-tu pas d'enfants? a soudain crié Laure. Je m'en repens et je ne m'en repens pas".

S'il est vrai que la dimension métatextuelle du roman, celle qui fait du roman une réflexion sur le roman, est un trait de la modernité depuis Virgile jusqu'à Pascal Quignard, il est tout aussi vrai qu'y recourir comme à un ornement confère au roman un caractère artificiel et le rend peu agréable à lire. Encore une fois, la meilleure critique qu'on pourrait faire à ce roman dans cette perspective se trouve sous la plume du romancier lui-même: "Comment se fait-il que d'un seul mouvement, dû probablement à sa colère, sa déception ou son malheur, elle ait abouti à ce superbe raccourci, alors que moi, parasité et paralysé par mon roman, je ne réussis que des détours".

Nous sommes bien loin de cette révélation que fut Mrs Haroy ou La mémoire de la baleine. Avec ce roman, Portante est loin de Portante.

 

Jean Portante: Mourir partout sauf à Differdange, roman ; éditions Phi, 2003 ; 264 pages, 20 euros ; ISBN : 2-87962-157-7.

 

 

Jalel El Gharbi
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