Luxembourg 2007

Garganturoga

d'Lëtzebuerger Land du 15.12.2005

Exactement un an avant le lancement officiel des festivités, l'histoire de Luxembourg et Grande Région, capitale culturelle de l'Europe 2007 est avant tout celle d'un désenchantement. Certes, on n'en est pas à la catastrophe qui avait précédé la précédente «année culturelle», en 1995, lorsque le coordinateur général de l'époque, Guy Wagner, a quitté le bateau quelques mois avant la date fatidique (et fut remplacé, au pied levé par Claude Frisoni, ce qui vaut à ce dernier l'éternelle gratitude de la nation). Néanmoins, tous ceux qui se souviennent de l'excitation qui a précédé l'édition 1995, se rendent bien compte que les attentes du milieu culturel et du public sont aujourd'hui loin, très loin de cela. «Wann d'Maus sat ass, ass d'Miel batter,» dit le proverbe luxembourgeois: essayez de faire manger un tris de pâtes à un de vos convives qui vient de terminer la dernière bouchée de sa bûche de Noël, il vous dira non merci, sans façon... La situation de cette année culturelle qui s'annonce ressemble un peu à cette image: il y a onze ans, il y avait pénurie en culture au Luxembourg, ni assez d'infrastructures, ni assez d'offre culturelle. Cette année 1995, malgré son penchant pour l'événementiel – tout un pays en état d'alerte pour cause de concert des Rolling Stones –, avait surtout prouvé ce manque et contribué à la dynamique d'investissements et de constructions pour la culture dont nous sommes aujourd'hui témoins. Mais dans ce paysage en construction, la prochaine échéance de l'année culturelle ne semble pas vraiment être une priorité pour les institutions culturelles, qui ont d'autres chats à fouetter – ouverture de leur maison, recherche d'un nouveau directeur – que de saisir un projet sur le site de Luxembourg 2007 et de le soumettre ainsi aux appréciations de l'équipe autour du coordinateur général Robert Garcia. Durant un an, lui et ses collaborateurs ont analysé les quelque 500 projets qui leur avaient été soumis par le biais d'une sorte d'appel d'offre très démocratique et transparent (mais aussi extrêmement «administratif» dans son esprit) – et se sont vite rendus compte qu'ils avaient un problème, que les projets plus ou moins anecdotiques ne suffisaient pas à répondre à leurs aspirations de nouer un paquet d'offres culturelles qui allie grand public et qualité. Contrairement à ce que Robert Garcia annonça toujours – «je suis coordinateur, pas directeur artistique!» – lui et son équipe ont donc dû opter pour un rôle plus actif, afin d'avoir, à côté des centaines de petits projets, une offre de grands événements qui attirent aussi le public international. Et contrairement à la durabilité annoncée, il s'agit là de grands projets éphémères. Il en va par exemple ainsi des quatre grandes expositions que Luxembourg 2007 organisera in house, en ayant recours à des curateurs internationaux, dans les rotondes, qui seront le «quartier général» de cette année. Alors que la deuxième rotonde – qui est actuellement encore utilisée par les CFL et ne sera libérée qu'en septembre 2006, pour vite être stabilisée, mais non restaurée –, accueillera les projets pour les jeunes (de neuf à 29 ans, selon la définition), la première, celle qui est déjà restaurée, sera le centre nerveux et le cœur des manifestations. Un peu à l'image de la «Zeltstaat» au Saint-Esprit en 1995. Y seront organisés quatre grandes expositions – une par «saison» qui subdivisent 2007. NewFoundLand constituée de dix installations multimédia interactives par le curateur Jeffrey Shaw (ancien directeur du ZKM de Karlsruhe), Disfashional sur la mode et le design, par les curateurs Luca Marchetti et Emanuele Quinz, puis une exposition monographique de Sophie Calle (organisée par sa galeriste Erna Hécey), avant la plus attendue, A global multitude in the rotunda sur «les migrations en tant que facteur de diversité culturelle», dont le commissariat est assuré par Hou Hanru, curateur parisien d'origine chinoise, qui avait déjà signé l'exposition Gare de l'Est en 1998-99 au Casino sur le même thème. La présentation de ces projets dans le cadre de la grande conférence de presse pour le lancement de l'avant-programme, jeudi dernier à la Philharmonie, n'a pas fait que des heureux parmi les institutionnels présents, qui se sentent désavoués par le fait qu'on ne leur ait pas proposé de si grands projets d'une part, et de se faire concurrencer de la sorte de l'autre. Il est vrai que les grandes institutions ne sont que peu présentes dans le programme, que le foisonnement de nouvelles infrastructures n'y est que peu valorisé. Ainsi, le Mudam ouvrira ses portes quelques mois avant l'année culturelle – impossible de s'avancer sur une date, comme elle change tout le temps –, avec une grande rétrospective Michel Majerus, figure emblématique du renouveau de la peinture par son aspect très pop, originaire du Luxembourg, qui est mort dans l'accident Luxair en 2002: pourquoi ne pas faire de cette ouverture un événement-phare? À Dudelange, le CNA devrait être achevé en 2007, son inauguration pourrait être un grand événement. Le Centre Pompidou Metz a pris du retard et n'ouvrira prévisiblement qu'en 2008. Un an avant son ouverture, Luxembourg 2007 ressemble encore à une grande quête du Graal, l'équipe étant encore à la recherche des projets qui fassent «boum!» – un festival international de cinéma? un grand festival de musique rock en plein air? – ainsi que d'infrastructures provisoires ou pérennes à occuper (le CPCA à Bonnevoie, l'ancienne usine de Dudelange, la salle des soufflantes à Belval), mais pour lesquels il faudrait encore trouver des financements, au moins pour leur stabilisation. Voire pour une occupation durable, qui justifie l'investissement de sommes considérables pour ces bâtiments. Les quelque 25 millions d'euros que l'État luxembourgeois a assuré à l'entreprise seraient déjà tous affectés, affirme Robert Garcia dans une interview dans PaperJam (janvier 2006), mais que la coordination accepte encore de nouveaux projets, sans pour autant pouvoir leur assurer un financement. Forcément, cela risque de décourager les retardataires. En guise de consolation, ils pourront toujours utiliser le logo... À l'analyse des projets qui leur furent soumis, l'équipe de l'asbl présidée par Guy Dockendorf du ministère de la Culture, a décidé de laisser tomber les cinq grandes lignes directrices thématiques qui devaient fédérer les manifestations selon la région. Lors de la conférence de presse, ce furent des termes du genre «insolite», «collaboration transfrontalière» et «interdisciplinarité» qui revinrent le plus souvent. Comme c'est le Premier ministre Jean-Claude Juncker (CSV) himself qui avait proposé, lors d'un sommet de la Grande Région (en 2000) d'associer la Lorraine, la Wallonie, la Sarre et la Rhénanie-Palatinat à cette année culturelle, l'ambition d'établir le Luxembourg comme centre culturel et politique de toute la région n'est donc guère cachée. La secrétaire d'État à la Culture, Octavie Modert (CSV), y associa même le rayonnement économique. Or, en amont de la conférence de presse, le grincement de dents des élus locaux français, allemands et belges se faisait de plus en plus fort, mécontents qu'ils furent de ne pas pouvoir prendre la parole lors de cette occasion (150 journalistes présents) et de devoir laisser le parquet aux politiciens locaux. Et voilà le nœud gordien de cette année culturelle: elle n'est née ni de la demande du public – qui a déjà du mal à suivre l'actualité culturelle protubérante en 2005 –, ni d'une nécessité des institutions culturelles – qui ont besoin de toute leur énergie pour défendre leurs budgets de fonctionnement ordinaires en ces temps d'austérité –, mais émane de la seule volonté politique. Et cela se ressent dans les grandes lignes, aussi bien dans l'association de la région, que dans celle, encore plus difficile à gérer, de Sibiu en Roumanie – sur base de la construction extrêmement douteuse d'une soi-disante identité commune entre les deux peuples, certains habitants de Sibiu étant supposés avoir des racines «luxembourgeoises» dû à leurs aïeux qui auraient émigré de la région au ...XIIe siècle ! La Kulturfabrik consacrera tout son programme de 2007 à la culture roumaine, plusieurs projets de films documentaires sur Sibiu sont en cours. D'ailleurs, les projets de film sont, à côté des grandes expositions annoncées, ceux qui s'avèrent les plus intéressants, dont notamment le documentaire Plein d'essence de Geneviève Mersch sur l'aire de Berchem, «l'endroit luxembourgeois qui jouit de la plus grande renommée internationale» selon Robert Garcia. Aucune grande commande d'œuvres (installations, compositions, pièces de théâtre...) n'a été annoncée jusqu'à présent. Une grande partie de projets associatifs, de moindre envergure, sont encore en gestation; la coordination discute et affine les idées originales avec les porteurs, de grands axes doivent contribuer à fédérer une scène extrêmement fragmentée (par exemple dans le milieu dit alternatif). En feuilletant le beau programme, les priorités de cette année culturelle sont clairement lisibles: beaucoup de préfaces politiques joliment illustrées, quelques grands projets encore assez vagues mais valorisés par la mise en page et une annexe de dix pages listant les autres projets définitifs en caractères minuscules – dont beaucoup de manifestations existantes et récurrentes, qui promettent simplement de plus grandes éditions cette année-là. Mais d'ici le lancement de l'année culturelle par une grande fête populaire, le 8 décembre 2006, cet avant-programme sera encore affiné, des conférences de presse tous les trois mois permettront de donner les détails, valorisant l'un ou l'autre volet thématique. En parallèle, le recrutement de l'équipe continue – et s'accélère. Et comme les directeurs des nouvelles salles de concert sont visiblement jugés sur l'accessibilité des parkings plutôt que sur le programme, Robert Garcia le sera sur le bon déroulement pratique des manifestations annoncées. La logistique mise en œuvre pour l'organisation de la conférence de presse prouve que, au moins de ce côté-là, il n'y a pas vraiment à se faire du souci.

 

 

josée hansen
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