Art contemporain

L’effronté Jean-Jacques Lebel

d'Lëtzebuerger Land du 20.07.2018

Effet ou non, qui le dira, de l’anniversaire d’un certain mois de mai, les dates n’ont sans doute pas été choisies au hasard, et il faut reconnaître qu’il a fallu attendre longtemps, après telles expositions à l’étranger, dans de grosses boîtes comme le ZKM à Karlsruhe ou avant déjà le Mamco à Genève. À Paris donc, enfin, dans des institutions quand même officielles, le Palais de Tokyo pour commencer, et tout de suite après le Centre Pompidou. Au Palais de Tokyo, Jean-Jacques Lebel s’était trouvé associé à Kader Attia, « l’un et l’autre », ensemble pour dénoncer le monde comme il va mal, et l’on avait repris en l’occurrence le labyrinthe commandité par Genève, à se perdre (et à perdre la raison et son assurance) parmi les photographies des tortures de la prison d’Abou Ghraib, près de Bagdad : les militaires américains, le femmes ne faisant pas exception, allaient pour le moins aussi loin dans l’horreur que les tortionnaires partisans de Saddam Hussein avant.

Deux grandes salles, au niveau quatre du Centre Pompidou, ne le cèdent en rien au geste perturbateur de l’installation du Palais de Tokyo, même si l’apparence ici est plus muséale. C’est que l’on ne peut pas se départir du naturel de Lebel, et dans son art, ou plutôt son activisme d’artiste, il ne veut pas de visiteur voyeur, pas de témoin passif ; il faut que le « regardeur » soit pris par l’acte qu’on n’associera plus à l’esthétique, il doit porter en lui un élan insurrectionnel. Du moins il s’agit de réveiller une conscience endormie.

Côté moyens plus traditionnels, cela s’est fait, en 1960, avec le Grand Tableau Antifasciste Collectif, quatre mètres sur cinq, réalisé avec quatre artistes amis, Enrico Baj, Roberto Crippa, Gianni Dova, Erró et Antonio Recalcati, manifeste multiforme, bigarré, qui évoque le viol d’une jeune militante du FLN par des militaires français au cours d’un interrogatoire. Jean-Jacques Lebel que son opposition à la guerre d’Algérie avait fait fuir l’armée, a milité pour le droit à l’insoumission ; il a refusé tout engagement dans quelque parti que ce soit, il avait auparavant soutenu le soulèvement de Budapest.

L’exposition s’ouvre sur des formats plus réduits. Des huiles, des dessins, des collages, qui datent des années cinquante, tels les lumineux ou nocturne The Medicin Man et La Sorcière, ou encore le face-à-face André Breton et Guillaume Apollinaire, sorti d’un rêve où le poète surréaliste s’est mué en loup. Jean-Jacques Lebel avait de qui, de quoi tenir, d’un père pris dans le milieu de l’art, de sa proximité, durant les années de guerre passées à New York, avec les artistes et intellectuels exilés.

Et puis, plus lointains, les aïeux tutélaires choisis, comme Nietzsche, penseur de référence, Artaud, voire le Divin Marquis. Un portrait, à la manière Lebel, donne à voir le premier, dans une sculpture sonore où à la place de l’étoile dansante du philosophe trois pin-up girls esquissent un pas hors d’une publicité de boisson anisée.

Jean-Jacques Lebel a toujours fait flèche de tout bois, de toute actualité en premier, par exemple l’affaire Profumo, ou Christine Keeler, de préférence, vous vous rappelez, le ministre anglais se partageant la jeune femme avec un attaché militaire soviétique ; nous sommes au début des années soixante, et politique et sexe ne font pas bon ménage, en pleine guerre froide, c’est plutôt chaud. Et dans ces années-là, justement, Jean-Jacques Lebel, intensément, avec une dimension existentielle, une présence de la mort qui hante, introduit, à la suite d’Allan Kaprow aux États-Unis, le happening en Europe.

Cérémonieusement, comme il se doit à Venise, au temps de la biennale, de 1960, c’est l’Enterrement de la chose de Tinguely, dans la lagune ; plus radicalement, quelques années plus tard par exemple, à l’American Center, à Paris, c’est Déchirex, dans le cadre d’un festival qui porte avec raison son nom de « Libre Expression ». Cela ne va pas, cela s’entend à l’époque, sans intervention policière, à l’instar, plus tard encore, de ce qui se passera pour les actionnistes à Vienne, au mois de juin 1968. Au mois de mai, Jean-Jacques Lebel était à l’Odéon, lieu privilégié de la part libertaire des événements. Et c’est sans doute avec tant soit peu de satisfaction, de fierté, qu’il a pu les considérer comme le plus grand happening. Une sorte d’aboutissement aussi.

Jean-Jacques Lebel, L’outrepasseur, exposition au Centre Pompidou, ouverte jusqu’au 3 septembre 2018, tous les jours de 11 h à 21 h, sauf le mardi. centrepompidou.fr

Lucien Kayser
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