Manifesta 10

Nostalghia

d'Lëtzebuerger Land du 11.07.2014

Il y a cinquante ans, Mikhail Artamanov (1898-1972) avait permis à quelques-uns des employés de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg de faire une exposition d’arts plastiques qui n’était pas destinée au public, mais dont le contenu, radicalement contemporain pour l’Union soviétique de l’époque, avait rapidement fait tourner la rumeur à Leningrad. Artamanov a été désigné comme directeur de l’Ermitage en 1951 et il a vécu le dégel culturel sous la direction du parti communiste par Nikita Khrouchtchev. Mais déjà en 1962, Khrouchtchev avait réagi violemment lors de la visite de l’exposition de peinture contemporaine soviétique au Manezh (Manège) moscovite. Le premier secrétaire n’avait pas apprécié les libertés nouvelles qui s’exprimaient dans les peintures de cette génération post-stalinienne. Lorsqu’en 1964, Mikail Artamanov a autorisé son exposition clandestine qui était devenue, malgré lui, une attraction publique, il a dû payer cet affront à la politique culturelle réactionnaire en perdant son poste prestigieux.
Ce prologue n’est qu’un aperçu des relations complexes de l’Ermitage avec l’art contemporain et son appréciation, tant par un public local, que par les instances officielles qui ont toujours une mainmise complète sur la société civile en Russie, reste mitigée.

Le directeur actuel, Mikhail Piotrovsky, a consenti, dans le cadre du 250e anniversaire de l’Ermitage, à accueillir la dixième édition de la biennale européenne d’art contemporain Manifesta. Et le passé récent et ancien est un spectre qui hante cette édition difficile de la biennale itinérante qui était passée par le Luxembourg en 1998. Pour faire la sélection des artistes participants, le comité de sélection de Manifesta a choisi l’allemand Kasper König comme directeur artistique pour cette édition russe. Cette décision unique contredit un des principes de base de la biennale européenne depuis 1996 qui avait fait le choix de plusieurs curateurs, n’étant pas originaires du pays d’exposition, pour chaque édition. Pour l’édition luxembourgeoise il y en avait trois. Mais König est un organisateur chevronné, il a une réputation plus que solide et son charisme a, semble-t-il, toujours été un atout dans ses relations avec les artistes. Il en est autrement avec les autorités locales. L’ancien directeur du Musée Ludwig à Cologne et créateur de la décennale des Skulpturenprojete à Münster, s’est retrouvé dans une situation qui était marquée par les lois homophobes dont Saint-Pétersbourg s’était déjà dotée en 2011 et, plus récemment, des  évènements de la crise ukrainienne. Et il y a les vieilles habitudes : la bureaucratie, les petits chefs, et la hiérarchie interne des administrations, qui ont fait traîner et auraient bien pu faire capoter le projet.

Malgré tout, König a réussi à imposer son choix et ses positions. Celles-ci sont foncièrement muséales. On y retrouve par exemple les Wirtschaftswerte de Joseph Beuys, installation datant de 1980, faisant fonction de pont entre les époques et les conceptions artistiques, mais aussi Ema, Un nu sur un escalier de Gerhard Richter, une peinture datant de 1966. L’Ermitage devient ainsi le théâtre d’une remise en scène plus que d’une mise en contexte d’une partie d’œuvres connues mais aussi de productions nouvelles. La plus réussie est celle de la série des portraits intitulée Great Men de Marlene Dumas. Ces quatorze portraits représentent des hommes, célèbres ou moins connus, qui ont pour point commun d’avoir vécu leur identité homosexuelle dans des sociétés qui ne les ont pas acceptées. La dimension modeste de ces dessins à l’encre de Chine révèle un humanisme autrement intelligent dans une société qui entend réprimander ce qu’elle appelle une « propagande homosexuelle ». Ainsi l’organisation de Manifesta 10 a été forcée d’afficher une restriction d’accès aux jeunes en dessous de seize ans selon les lois en vigueur.

En 1993, l’aile gauche du gigantesque bâtiment de l’état-major, situé en face du Palais d’hiver, a été donnée au musée de l’Ermitage et la rénovation de ce complexe vient d’être terminée pour le 250e anniversaire du musée. Cette partie constitue l’introduction, mais aussi le chapitre essentiel de la Manifesta 10. Mais là aussi, Kasper König a fait le choix de montrer une œuvre muséale, issue de la collection contemporaine, de l’Ermitage. Projekt Krasniy Vagon (Le wagon rouge) datant de 2011 est un fait un cadeau des artistes Ilya et Emilia Kabakov au grand musée russe.

Le second passage se fait à travers une sorte de sas monumental dont les portes qui ressemblent à celles d’une forteresse, sont entrouvertes sur l’accrochage d’une série de grandes peintures sur soie de Timur Novikov. Novikov, qui a continué à produire un travail artistique pendant les cinq dernières années de sa vie alors qu’il était devenu aveugle, était un des personnages principaux de la nouvelle scène artistique de Saint-Pétersbourg. Dès le début des années 1980, il y a dynamisé une situation qui était encore loin des nouvelles libertés de la Glasnost de la fin de cette décennie. Cet accrochage est un hommage à l’artiste mais aussi une médiation prudente vers les milieux artistiques actuelles de la cité pétersbourgeoise.

Mais la pièce centrale de ce parcours est bel est bien la nouvelle production de Thomas Hirschhorn qui, après son récent passage au Palais de Tokyo à Paris (voir d’Land 26/14 du 27 juin), a conçu et construit la façade effondrée d’un immeuble fictif pour y mettre à nu deux étages de chambres à coucher meublés dans un style faisant référence aux années 1960 et 70. Chaque chambre individuelle recèle un trésor caché sous la forme d’un tableau datant de l’époque révolutionnaire russe et des ses concepts constructivistes. Hirschhorn utilise le néologisme Abschlag pour intituler cette allusion multiple à travers une construction effondrée révélant une histoire de l’art russo-soviétique dans le contexte d’une architecture d’exposition monumentale, qui est en elle-même l’objet et le sujet d’exposition. La nouvelle aile de l’ancien état-major intégrée au complexe de l’Ermitage est en grande partie une architecture qui est difficile à intégrer à un concept d’exposition, la proposition de Thomas Hirschhorn (qui parle d’une cour intérieure « post-trans-méta-architectonique ») résiste, s’impose et triomphe, non sans touche d’ironie, à cette rénovation un peu trop imposante.

Mais ou sont passées les jeunes ? La moyenne d’âge des artistes participants se situe vers le début de la cinquantaine. Dans son discours à la presse, Kasper König s’affirmait comme compositeur d’exposition de la vieille école, et son choix reflète cette position non seulement dans sa manière d’investir une institution telle que l’Ermitage, mais aussi dans le choix des artistes qui sent bon les années 1990. Le fait de déplacer toute une salle Matisse de l’Ermitage vers la nouvelle aile du bâtiment de l’état-major est une réussite esthétique et l’idée d’y associer de grands monochromes d’Olivier Mosset renforce ce geste curatorial, mais c’est là l’accrochage d’un directeur de musée. Une des rares artistes de la génération post-2000 est Klara Lidén, déjà confirmée dans le circuit contemporain, mais sa participation filmée à une répétition du Ballet Mariinsky est par trop lestée par une approche queer qui ne fait que constater des stéréotypes communs au lieu de lancer une véritable critique. Wolfgang Tillmans quant à lui, s’est vu attribuer deux salles d’exposition qui sont sur le parcours muséal menant tout droit vers l’atelier pédagogique situé au troisième étage du bâtiment de l’état-major. Mais l’œuvre de Tillmans est, en partie, clairement associée à la culture gay contemporaine. Les jeunes en dessous de seize ans passent donc forcément par ces salles. Dans ses images présentées à Saint-Pétersbourg, Tillmans a fait un choix en conséquence qui lui évite d’avoir à enfreindre la loi homophobe locale.

Manifesta 10 propose également une dizaine d’interventions dans l’espace public et privé. L’exemple des Sad Songs of War, que l’artiste lituanien Deimantas Narkevicius (qui avait déjà participé à Manifesta 2 au Luxembourg en 1998) fait chanter par une troupe de cosaques, a eu lieu dans la cadre des Lendoc Filmstudios, les plus anciens studios de cinéma de la ville de Saint-Pétersbourg. Le charme folklorique qui émane de cette mise en scène renforçait l’impression générale d’un regard nostalgique sur un art contemporain qui cherche ses références dans le passé ou alors dans une sorte de revival d’une culture russe qui a toujours du mal avec la vitesse à laquelle évoluent les mœurs contemporaines.

Manifesta 11 aura lieu à Zurich et ce choix semble confirmer que cette biennale destinée aux périphéries est en train de devenir celle des centres européens.

Le programme officiel de la Manifesta 10 qui sera visible jusqu’à la fin octobre est accompagné de quelque 250 évènements parallèles, programme off disséminé sur les quatre mois d’exposition, destiné essentiellement au public local. http://manifesta10.org/en/manifesta-10/parallel-program. Reste à noter que Bert Theis est associé au programme parallèle avec le projet BLKNZM (lire Balconism), www.blknzm.com.
Christian Mosar
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