Festival de Salzbourg (1)

Le Mexique à domicile…

d'Lëtzebuerger Land du 14.08.2015

Il s’offre là une matière on ne peut plus riche, plus fascinante a priori, pour des étudiants à cheval sur la littérature et la musique : le relations de Wolfgang Rihm avec Antonin Artaud, étroites, constantes, une vingtaine d’œuvres du compositeur, depuis les années 1970 à nos jours. Dont cette Conquête du Mexique, tel le veut au moins le titre, emprunté à un texte écrit par Artaud en 1933, avant même son voyage en Amérique : Die Eroberung von Mexiko comporte également des textes du Théâtre de Séraphin, et en plus de Cantares mexicanos, un poème d’Octavio Paz, Raiz del hombre, de 1937.

Qu’on ne s’attende pas à quelque image que ce soit du Mexique. Peter Konwitschny, pour ses débuts tardifs de metteur en scène à Salzbourg, n’en a pas voulu. Avec raison. Déjà le fait que Woldgang Rihm ait donné le rôle de Montezuma, du roi aztèque, à une femme, soprano, va dans un certain sens, corroboré par l’opposition du masculin et du féminin par Artaud, avec l’introduction du neutre. La mise en scène confronte donc un homme et une femme, depuis leur rencontre, hésitante d’un côté, très appuyée de l’autre, jusqu’à leur ruine, et voilà la conquête qui devient guerre des sexes, « es ist wie die Klage eines Abgrunds », l’abîme, dans la Felsenreitschule étant fait de carcasses de voitures, au-dessus desquelles Johannes Leiacker a établi l’appartement bien net de l’affrontement.

Réduction du sujet, diront certains, mais impossible d’imaginer conduite des chanteurs, les excellents Angela Denoke et Bo Skovhus, plus près de la musique, et celle de Wolfgang Rihm, avec toutes sortes d’explosions, répartie en plus aux quatre coins de la salle, met le chef du ORF Radio-Symphonieorchester Wien, Ingo Metzmacher, comme Peter Konwitschny et les interprètes, à bien rude épreuve. Tous la maîtrisent, s’en sorten avec la plus grande bravoure.

Il faut préciser, on ne reste quand même pas dans les scènes de la vie conjugale à la Bergman. Déjà par l’élargissement des protagonistes, Montezuma ou Angela Denoke par deux autres cantatrices, Susanna Andersson et Marie-Ange Todorovitch, pour couvrir d’autres registres, Cortez par deux récitants, Stephan Rehm et Peter Pruchniewitz. Des identités de la sorte éclatées, explosées, elles-mêmes plus difficilement saisissables. Et puis il y a cet essaim d’hommes, ils sont pour commencer cachés au milieu de l’assistance, puis surgissent, prennent la scène d’assaut. Artaud parlait de l’anarchie catholique et d’un ordre païen. Les femmes, ici, au nombre de six, brillent dans leur pseudo-nudité comme l’a fait sans doute l’or aux yeux des assaillants européens. (C’est l’inverse aujourd’hui, c’est l’Europe qui fait figure, à tort ou à raison, de paradis aux yeux de toute la misère du monde, des hommes et des femmes, oui, des êtres humains, qui veulent y échapper, échapper aussi à la guerre.)

Peter Konwitschny, on ne le change pas, il n’a pas pu y résister. Montezuma, il lui fait parcourir les rangées de la Felsenreitschule, lançant telles accusations (qui sont bien dans le livret) : « Wie Affen greift ihr nach dem Gold,/ befingert es, seid hingerissen… » (Aux portes des lieux du festival, des mendiants tendent la main, leur sébile, en l’occurrence des gobelets en plastique ; ils le font sans la moindre agressivité.)

On sait le dénouement de l’histoire (avec H majuscule aussi). Pour Artaud, l’abdication de Montezuma jette le désarroi dans les rangs européens. Ici, son incarnation féminine accouche de tous les instruments électroniques possibles, chose guère plus rassurante. Et Cortez, après la disparition de son antagoniste, ne trouve pas mieux à faire que de s’ouvrir les veines. Il est là, utopie, illusion, désenchantement, comme un Liebestod, quelque chose de tristanesque, jusque dans les paroles d’Octavio Paz : « Tobende Stille/ ewig, umrisslos,/ unerschöpfliche Liebe, der Tod entströmt. »

Lucien Kayser
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