Théâtre national

Du courage et autres vertus

d'Lëtzebuerger Land du 25.01.2001

L'endroit ne manque pas de charme. Bien au contraire. Vendredi dernier, le Théâtre national du Luxembourg a pour la première fois ouvert les portes de son futur siège au public. Il s'agit d'une ancienne forge située au 192-194 route de Longwy, peu connue ; de l'extérieur, seule une petite plaque métallique indique l'entrée pour « ateliers et bureaux ». Le hall est vaste, divisé en deux espaces, les installations techniques sont quasiment restées intactes ; un tapis rouge, un calicot et des tables pliantes furent les seuls éléments de décoration ce soir-là. Et pour cause : les visiteurs conviés, ce furent quelque quarante journalistes allemands arrivés en bus de Recklinghausen pour le week-end de présentation de la saison 2001 des célèbres Ruhrfestspiele, qui se fait chaque année dans un autre pays. Donc cette année au Luxembourg, car le festival dirigé par Hansgünther Heyme entame une collaboration avec le Théâtre national.

Durant tout ce week-end-là devait donc être démontrée l'harmonie, le dynamisme, voire la franche camaraderie de la scène théâtrale luxembourgeoise. Et ce avec l'arrière-goût amer dû aux nouvelles annonces de soutien privilégié de la ministre de la Culture Erna Hennicot à la troupe de Frank Hoffmann, lui accordant le statut d'établissement public. Et la crainte de ses collègues privés que cela aille à leur détriment. Malgré tout, les gens de théâtre luxembourgeois proches du TNL avaient accouru en nombre pour entendre ce qui se dirait durant cette table-ronde intitulée Baustelle Theater (le théâtre en chantier) et « en être ». Comme toujours, face au regard étranger, on resserre les rangs. 

Le TNL produit du bon théâtre, sa programmation est de loin celle avec le plus haut niveau, et en plus, il noue des contacts avec des théâtres, festivals, metteurs en scènes européens importants. Et ces journalistes allemands n'avaient certainement du Luxembourg qu'une image de paradis fiscal. Donc : rectifions le tir ! Le mot d'ordre semblait donné. Il fallait que le bus immatriculé à Recklinghausen reparte avec quarante journalistes conquis - dans leur programme étaient entre autres aussi prévues des visites des friches d'Esch-Belval et de la Moselle. 

Ce soir-là, seules les femmes étaient véritablement courageuses : Christine Reinhold, directrice artistique du théâtre des Casemates, mit en garde devant une dérive commerciale du théâtre au détriment de la solidarité ; Marja-Leena Junker, sa collègue du Centaure, s'inquiéta du subventionnement à deux vitesses et, partant, de l'avenir des petits théâtres. Après elles, Steve Karier, directeur de la Kulturfabrik se montra fataliste : dans un si petit milieu, marqué par la médiocrité, personne ne pourrait se permettre de faire cavalier seul ou de se friper avec ses collègues dont il aurait besoin pour survivre - le consensus mou au théâtre ? Pas vraiment encourageant. Pour le reste, on eut droit à de petites introductions sur les troupes, la fédération des théâtres, le multilinguisme.

Les questions concrètes toutefois ne furent pas discutées. Par exemple : pourquoi encore un nouveau lieu pour une nouvelle « troupe » ? De part son aspect industriel brut, La Forge ressemble singulièrement à la Kulturfabrik ou, plus encore, au CPCA à Bonnevoie. Qui, ironie du sort, devait être occupé par l'asbl États d'urgence (regroupant plusieurs petits théâtres) mais n'a pas bougé depuis Manifesta 2. Cette solution d'attribuer une salle à chaque troupe serait l'idéal si ces maisons ne restaient pas inoccupées durant la majorité de l'année faute de moyens financiers pour réellement produire du contenu. Parallèlement, les maisons municipales auraient les moyens, les installations techniques et le personnel nécessaire pour assurer un fonctionnement régulier (sans excès) mais sont loin de produire de la qualité. Ce sont donc elles qui créent cette nouvelle demande...

Mais changeons de décor. Samedi midi. Le même bus est garé devant le bâtiment Rousegäertchen de la Caisse d'épargne, les journalistes allemands s'engouffrent dans le Tunnel où un déjeuner leur est servi au bout de la galerie d'art. Avant de pouvoir manger leur soupe aux oignons, ils sont donc guidés à travers l'indicible exposition Grands et jeunes d'aujourd'hui. Le lien entre la BCEE et les Ruhrfestspiele s'est fait par le biais de la Kreis-sparkasse locale, apprendra-t-on durant la conférence de presse. Car on est là pour découvrir le programme de l'édition 2001 du festival, né après-guerre d'un échange Kohle für Kunst - Kunst für Kohle.

Durant un demi-siècle, ce festival représentait pour la gauche l'idéal du théâtre populaire et intelligent. Maintenant que l'industrie houillère est mourante, le festival a lui aussi beaucoup souffert, il a perdu une partie du financement par les syndicats et de sa renommée prestigieuse dans le milieu théâtral. Hansgünther Heyme, son directeur artistique, continue toutefois à lutter pour l'engagement politique du festival et a placé la programmation de cette saison sous lesigne du courage.

Et lui est le premier à en avoir. De la curiosité aussi : c'est en venant voir une représentation de la Tempête de Shakespeare mise en scène par Frank Hoffmann à la Kulturfabrik la saison dernière qu'il découvrit le Théâtre national. Tombé sous le charme de la pièce, il lui proposa une collaboration, dont voici les premiers résultats concrets. Ainsi. Hansgünther Heyme mettra en scène Der Diener zweier Herren de Carlo Goldoni dans la Salle des soufflantes d'Esch-Belval. Et Heyme de rêver qu'en « entachant le lieu de culture », il lui reste à jamais destiné par la suite. La pièce sera montrée dans la dernière houillère à fermer ses portes cette année à Recklinghausen, ensemble avec Der Kaufmann von Venedig de Shakespeare sous le thème général Komödien der ArMut, en hommage aux mines.

La deuxième coproduction entre le TNL et le festival est celle de K., une version théâtrale du Château de Kafka que sont en train de terminer Frank Hoffmann et Frank Feitler. Selon eux, Kafka a dû bien connaître Chaplin, ils veulent mettre l'accent sur le grotesque dans l'histoire. Mise en scène par Frank Hoffmann avec Ulrich Gebauer (son inoubliable Faust) dans le rôle-titre, la pièce sera montée dans le Forum du Campus Geesseknäppchen au Luxembourg pour ensuite être accueillie dans le chapiteau du festival allemand.

Au Luxembourg, la première présentation de K. selon Kafka aura lieu le 9 mars au Forum du Campus Geessekneppchen, celle du Diener zweier Herren de Goldoni le 1er avril dans la salle des soufflantes à Esch-Belval. Toute la programmation des Ruhrfestspiele Recklinghausen, qui durent du 1er mai au 24 juin est disponible sur www.ruhrfestspiele.de

josée hansen
© 2019 d’Lëtzebuerger Land