Brasseries de Neudorf

Surtout pas Clausen 2

d'Lëtzebuerger Land vom 01.01.1970

Xavier Bettel ne veut rien dire. Sur le dossier « Brasseries de Neudorf», le par ailleurs si loquace jeune maire de la capitale est tout simplement injoignable. Après trois jours de rappels, son secrétariat s’excuse et explique que le maire estime qu’il est trop tôt pour s’exprimer sur le projet, que certaines pièces manquent encore, que la procédure d’analyse du plan d’aménagement particulier n’est même pas encore véritablement engagée...

On comprend mieux alors l’impatience du Syndicat d’intérêts locaux de Neudorf, qui vient d’adresser une lettre au maire demandant d’être impliqué dans la finalisation du projet, ou la question échevinale des conseillers communaux Justin Turpel (Déi Lénk), Armand Drews (LSAP) et, plus inattendus, les deux élus verts (donc faisant partie de la majorité) Carlo Back et Fabiana Bartolozzi, qui s’enquièrent de la forme que pourraient prendre le dialogue avec et la participation des citoyens dans l’élaboration de l’aménagement de ce site – dialogue et participation largement vantés dans la déclaration politique de la majorité pour cette législature.

« Nous, ici, on n’a rien constaté encore de la participation citoyenne, » regrette Roger Braun, le président du Syndicat d’intérêts locaux, qui souligne en même temps que le projet architectural développé par l’architecte Tatiana Fabeck pour le promoteur immobilier belge Atenor leur semble « très intéressant ». « Il est évident que le conseil échevinal ne craint qu’une chose ici, c’est un deuxième ‘Rives de Clausen’, » analyse pour sa part Justin Turpel. Le réaménagement de l’ancien site brassicole de Mousel en un quartier animé composé de bureaux et surtout de bars et de restaurants s’est développé en un bras de fer avec les riverains du site, qui se sentent colonisés dans leur vie quotidienne par les fêtards en quête de sensations fortes. Des craintes que Hugues Lermusiaux, le project manager d’Atenor, a essayé d’atténuer lors d’interviews dans la presse, mais aussi devant les citoyens lors de l’Assemblée générale du syndicat le 29 mai dernier, affichant toute la bonne volonté du monde pour impliquer les intéressés, notamment dans la finalisation des espaces publics sur le site.

Pourtant, la revalorisation des 75 ares de l’ancienne brasserie Henri Funck ressemble sous de nombreux aspects à celle de sa consœur de Clausen. Voire à d’autres grands aménagements semblables, en friche depuis des décennies – tares dont la place de l’Étoile est exemplaire – et où les effets d’annonce (« enfin un projet se concrétise » aime à titrer la presse après chaque présentation de maquette) et les périodes d’immobilisme durant lesquelles les prix des terrains se négocient en coulisses, se suivent.

Construite en 1864 sur ce site afin de profiter de l’eau des sources qui naissent dans la roche voisine, la brasserie Henri Funck s’est éteinte en 1983, une année après son rachat par les Brasseries Réunies de Luxembourg, Mousel et Clausen. Trente ans d’abandon qui se lisent à l’état des bâtiments : des arbres et arbustes qui poussent dans les moindres interstices des murs, des vitres cassées, des baies entières ayant disparues, d’épaisses couches de poussières mélangées à des bris de verre, des pierres, des meubles cassés à l’intérieur... Tout ce qui faisait partie du patrimoine industriel historique du site, ce qui restait des équipements comme les chaudrons, mais aussi les logos ou les affiches, a été ou enlevé ou volé. Une échelle installée à l’arrière fait croire que des squatteurs y ont leurs habitudes, ce qui devient un risque de sécurité croissant pour eux. Des rigolos se sont en outre amusés à réagencer les lettres majuscules qui trônaient sur le fronton du bâtiment (voir photo ci-dessus).

Dans les premiers projets de construction, élaborés par HF Immobilier, il était prévu de garder une grande partie des bâtiments existants afin d’en valoriser le caractère industriel unique – d’autant plus que certaines des bâtisses se trouvaient alors sur l’inventaire supplémentaire des bâtiments dignes de protection du Service des sites et monuments nationaux. Mais, à la grande surprise de tous, y compris de la Ville, ils en furent rayés en 2008, jugés désormais sans intérêt majeur. Beaucoup des éléments constitutifs de la brasserie, notamment la passerelle qui traverse la rue de Neudorf vers ce qui est devenu un hôtel, sont désormais dans un état de délabrement tel que leur démolition s’impose.

« Pour moi, il s’agit ici d’un exemple-type de spéculation foncière ! » s’insurge l’élu Justin Turpel. En septembre 2011, Atenor Group (présent au Luxembourg depuis dix ans, où il a notamment construit les immeubles Espace Kirchberg, Président et Pixel au Kirchberg) rachète HF Immobilier sur base du premier projet d’aménagement conçu par Tatiana Fabeck. C’est alors que les choses commencent à se concrétiser, les citoyens cherchent le dialogue avec l’investisseur, qui, lui, fignole les plans pour en faire un « ensemble résidentiel et commercial de standing ».

Respectueux du site – au moins deux des bâtiments historiques seront quand même réhabilités – et du caractère architectural des maisons unifamiliales ou des résidences qui longent la rue de Neudorf, le projet « Brasseries de Neudorf » enchaîne plusieurs bâtisses de quatre, maximum cinq étages le long de la route, avec un toit plat planté de verdure. Là où se trouve le bâtiment ayant abrité l’école de musique, qui sera démoli, sera aménagée une place publique boisée avec un plan d’eau en son centre. Il récupérera l’eau de pluie, et peut-être aussi quelques-unes des sources du site.

Cette place est d’ailleurs, à côté de la question des parkings, une des grandes revendications des riverains : «Il faudrait que nous puissions participer à la conception de cette place et à sa définition, souligne Roger Braun. Nous aimerions qu’elle devienne un véritable lieu de rencontre dans un quartier qui en manque, nous aimerions qu’elle puisse aussi abriter les fêtes et autres manifestations des clubs du quartie ». Et pour que cette place puisse fonctionner, il faudrait davantage de places de parking que la centaine prévue – et provisoirement accordée – dans le futur souterrain, estime l’association.

Le projet des « Brasseries de Neudorf » se veut un quartier moderne sur un site industriel, aux dimensions humaines – quelque 11 400 mètres carrés selon le promoteur, pour 80 à 90 appartements et lofts et 1 600 mètres carrés de commerces de proximité et de restauration. Un commerce de proximité ayant souffert de l’ouverture du supermarché Auchan au Kirchberg, qui est à quelques centaines de mètres seulement en amont. Dans son plan de développement urbanistique, la Ville de Luxembourg écrit sur Neudorf qu’il serait crucial de rendre ce quartier linéaire organisé autour d’une route de trois kilomètres (la plus longue de la capitale) plus attractif pour les habitants, notamment par « une centralité renforcée [...] autour du terrain vague de la brasserie Henri Funck (place culturelle).» Peut-être est-ce une des raisons du silence que Xavier Bettel veut garder jusqu’à ce que le projet soit prêt pour lui accorder une autorisation de bâtir. Dans ses projections les plus optimistes, Atenor aimerait voir emménager les premiers habitants d’ici fin 2014.

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