Le Luxembourg à la Biennale d’art de Venise

L’imaginaire de la mer

d'Lëtzebuerger Land vom 17.05.2019

Le courage c’est se jeter à l’eau. Quand un artiste représente son pays à la Biennale de Venise, il a à la fois l’occasion (« la fée occasion » selon Vladimir Jankélévitch), l’honneur, le défi et la lourde obligation de faire ce qu’il a fait de mieux jusqu’à présent. Marco Godinho a réussi avec son projet Written by water à saisir cette occasion, mais aussi à honorer (et maîtriser) les enjeux qui lui sont inhérents, sans succomber au poids de la grandeur de l’événement et sans perdre le fil de l’essence de sa pratique.

Éléments d’une pratique Le travail de Marco Godinho n’est ni un travail qui vous emporte dans un ailleurs intense et prenant – qui vous envoûte dans son univers – ni un travail qui s’impose, ou qui a cette dimension (plutôt triviale) et dramatisante du premier degré. C’est un travail bien plus subtil, qui se glisse dans le quotidien à la manière des presque-riens (Jankélévitch toujours) qui, imperceptiblement, changent tout ; c’est un travail qui émane des détails et de leur approfondissement méticuleux. C’est aussi un travail persévérant qui se fait pas à pas, geste par geste, page par page. C’est encore, la mise en œuvre d’un ensemble des rituels1 (l’artiste crée des sortes d’habitudes protocolaires qu’il réactive selon les situations) qui questionnent l’intime et le social à travers des micro-gestes, dont la valence est politique et l’essence poétique. La démarche de l’artiste ressemble en réalité à la mise en pratique d’une méthode philosophique visant à élaborer une phénoménologie du temps et de l’espace tels qu’ils sont vécus. Il y a, in fine, un combat et une constance qui traversent ce travail : trouver – préserver, défendre – la poésie de la vie.

« Il n’est pas nécessaire que ce soit le ruisseau de chez nous,
l’eau de chez nous.
L’eau anonyme sait tous mes secrets »
2

Pour Venise, l’artiste décide de donner la parole a un élément dont le pouvoir symbolique est immense : l’eau de la mer. Il choisit d’évoquer une thématique qui lui est propre et dont le traitement est à la fois inévitable, indispensable et extrêmement difficile : les migrations de masse contemporaines. Written by water devient ainsi une migration à rebours (un voyage presque utopique) : une Odyssée vers le Sud.

Dans sa superbe méditation sur l’imagination de l’eau (citée ci-dessus), Gaston Bachelard porte son attention sur l’imagination intime que suscite l’eau – l’un des quatre éléments qui avec la Terre, le Feu et l’Air ont joué un rôle important d’abord dans la philosophie de la Grèce antique, mais aussi dans toute une série de représentations symboliques et dans l’imaginaire esthétique. La subtilité de la démarche de Marco Godinho consiste à traiter l’imaginaire de la mer (mais aussi les questions du savoir et de la mémoire de l’eau) précisément à partir de cette intimité. C’est en faisant justement place à la mer que nous avons tous en nous (A permanent sea inside us) – que nous l’ayons vue ou pas, que nous la côtoyons de manière fantasmatique ou assidue, qu’elle soit devenue l’obstacle nécessaire à notre survie, le lieu de nos vacances, ou encore celui de la mort d’un proche ou de proches-inconnus – que Marco Godinho réussit à transcender l’actualité sans pour autant la laisser devenir anecdotique.

Les écritures de la mer L’artiste lit énormément, il écrit aussi : il est un chercheur. Et il faut avoir ce rapport amoureux au texte (qui s’écrit et se lit mot par mot), à la splendeur et à l’insignifiance de la page de papier et au trésor qu’est le livre, pour réussir à éliminer les mots avec respect et force. Reprenant une pratique initiée en 2013, Marco Godinho confronte ainsi la page blanche de la création – et simultanément la complexité des événements qui caractérisent la Méditerranée depuis la nuit des temps – en laissant l’écume, le sel, l’eau, écrire ses histoires sur des cahiers provenant des pays qui touchent la « mer du milieu ». Chacun peut lire ce qu’il veut dans cette « bibliothèque de récits invisibles écrits par la mer » ; reste que la sensation que l’on ressent face à l’installation est celle d’une mer de mots – indicibles –, de pages sculptées par l’eau, d’un infini contenu dans une salle, d’une vague qui nous domine et dans laquelle l’on rêve de plonger ; mais aussi, la sensation de faire face à un monde que nous connaissons déjà. C’est là une autre caractéristique fondamentale du travail de l’artiste : il est accueillant et généreux (même, et surtout, dans le trop-plein de la Biennale de Venise).

Héraclite compare le flux du temps à un fleuve – « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » – ; or, ici, le va-et-vient des vagues donne un autre rythme au temps et au travail de l’artiste. C’est peut-être une manière pour l’artiste de nous dire que les mêmes idées, les mêmes angoisses existentielles, les mêmes aventures, traversent l’humanité de manière cyclique depuis l’Antiquité, tout en faisant hommage aux personnes qui se sont livrées à la mer avec l’espoir d’échapper à la guerre et qui parfois – seulement – y sont parvenues. Ce rythme de l’œuvre (car tout le pavillon constitue une œuvre organique) ressemble au mouvement dansant, à cette constante, que l’on ressent tout le temps à Venise, et de plus en plus au fur et à mesure que la Lagune l’imprègne dans notre corps.

Les rapports humains Autre caractéristique fondamentale du travail de l’artiste : il reste profondément humain et ne cesse de mentionner directement ou indirectement l’importance des liens entre les personnes, des collaborations, du faire-ensemble (que ce soit le faire-société ou le faire-œuvre). Ses collaborations notamment avec son frère, l’acteur Fábio Godinho, pour la performance de lecture-offrande de l’Odyssée au cours de trois voyages initiatiques autour de la Méditerranée ; et avec sa compagne, Keong-A Song, pour l’édition du superbe livre Le monde nomade de Mr. Godinho3, mais aussi à travers un clin d’œil discret que (puisque cette œuvre ressemble beaucoup à un jeu) l’auteure de cet article laisse aux visiteurs le loisir de découvrir à Venise en ne leur donnant qu’un indice : il faut chercher derrière un miroir pour trouver ce fruit, qu’Ulysse mange pendant l’Odyssée, et dont la saveur est telle qu’elle suscite l’oubli du reste du monde… Oblivion (Water) est une œuvre évolutive qui, en se référant à Édouard Glissant « réclame le droit à l’opacité » car « la seule manière de combattre la mondialisation, ce n’est pas de se renfermer sur soi, ni dans sa propre condition, mais d’établir des relations à l’autre »…

Relations à l’espace Il n’y a évidemment pas d’exposition sans contexte. Et si un article sur la 58e Biennale d’art de Venise paraîtra dans les colonnes du journal dans les semaines à venir, il est important de mentionner ici trois éléments : le lieu spécifique où se trouve le nouveau pavillon luxembourgeois, la manière dont l’artiste l’a traité et l’effet que ce geste a eu.

Written by water, dont le curateur est Kevin Muhlen, assisté par Stilbé Schroeder, est la première exposition d’art qui a lieu dans le nouveau Pavillon luxembourgeois, à l’Arsenale. L’on y accède après avoir traversé l’exposition internationale ou alors d’autres pavillons. L’on ne retrouve donc pas l’intimité et le calme qui caractérisaient la Ca’ del Duca. Si ce nouveau positionnement permet un autre flux de visiteurs et un autre rapport au contexte général de la Biennale, il ne permet pas d’avoir l’esprit reposé et disponible que l’arrivée jusqu’à la Ca’ del Duca suscitait très naturellement.

L’artiste a choisi de répondre aux contraintes de cet espace (le trop plein qui le précède et sa forme architecturale) en y apportant beaucoup de lumière et de blanc (qui sont infiniment bienvenus) et en créant un dispositif immersif à l’échelle de l’architecture des Sale d’Armi (Between two waves). Si ce dispositif répond avec pertinence aux défis architecturaux de cet espace très spécifique, il suscite également une frustration : il est en effet impossible de voir l’œuvre principale de Marco Godinho (Written by water, 2013-2019) dans son ensemble, en prenant une certaine distance. Et si cette impossibilité participe du concept de l’exposition (et ressemble aussi à l’image toujours fragmentaire que nous avons de la mer), il n’est pas certain qu’elle soit esthétiquement convaincante. Même questionnement pour la vidéo projetée à dimension monumentale Left to their own fate (Odyssey) à l’entrée du pavillon : Pourquoi vouloir faire grand quand on sait que c’est l’infiniment petit qui constitue à la fois l’essence et la beauté de ce travail ?

Cette magie de l’imperceptible se retrouve alors dans un geste – voir Oblivion (Water) : quelques gouttes de jujube (le fruit de l’oubli mentionné ci-dessus) ont été versées dans la peinture qui a servi à recouvrir l’ensemble des murs intérieurs et extérieurs du pavillon. Geste inframince, et invisible à l’œil, qui transforme la peinture en placebo et lui donne le pouvoir imaginaire de l’oubli. Cet oubli nostalgique qui en réalité n’oublie jamais…

1 Rituels qui font partie de sa pratique depuis des années.

2 Gaston Bachelard, L’Eau et les rêves. Essai sur l’imagination de la matière, Paris, Librairie José Corti, Le Livre de Poche/Biblio essais, 2001, p. 15.

3 Édité par le Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain ce livre réalisé par l’illustratrice coréenne Keong-A Song accompagne avec humour et tendresse l’exposition. Elle retrace en effet depuis une quinzaine d’années les aventures de Mr. Godinho (alter-ego de l’artiste) qui sillonne le monde dans le cadre de ses aventures artistiques. Ce livre – une œuvre en soi – évoque avec humour la vraie vie de l’artiste voyageur, mais aussi la constance et la provenance des ses questionnements et des gestes).

La biennale d’art de Venise dure jusqu’au
24 novembre, pour plus d’informations : labiennale.org, ou, pour le pavillon luxembourgeois : luxembourgpavilion.lu/fr

Sofia Eliza Bouratsis
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