Chronique Internet

Charges hypocrites contre le bitcoin

d'Lëtzebuerger Land vom 20.10.2017

Si la technologie de la blockchain fait l’objet d’un relatif consensus quant à son potentiel de désintermédiation, de simplification et de transformation sociétale, c’est en revanche de moins en moins le cas pour les cryptodevises, bitcoin en tête. Dans un premier temps, alors que le token lancé le 3 janvier 2009 prenait le monde par surprise, les sommités de la finance l’avaient jugé tour à tour dangereux, illégal ou voué à l’échec. Devant sa résilience et alors que son taux de change par rapport aux devises établies a volé de record en record, suivant il est vrai une courbe des plus accidentées, un modus vivendi s’était installé : les banquiers et investisseurs avaient fini par s’y intéresser et, pour certains, à l’intégrer dans leur stratégie, tandis que les autorités monétaires nuançaient leur discours. Ces derniers mois, alors que la cryptomonnaie-phare a tutoyé les 6 000 dollars et que d’autres gagnent en visibilité, cet équilibre semble voler en éclat. Des CEO de banques, des membres de directoires de banques centrales et des administrateurs de fonds spéculatifs disent à nouveau pis que pendre du bitcoin et évoquent le spectre d’une bulle sur le point d’éclater. Que se passe-t-il ?

En septembre, Jamie Dimon, le patron de JP Morgan Chase, avait ouvert la danse en déclarant que le bitcoin était une escroquerie. Il a rajouté une couche la semaine dernière au FMI en affirmant que la cryptodevise n’a de valeur que pour les criminels et recycleurs d’argent sale, suggérant que les autorités auraient tôt fait d’en finir avec lui. « Si nous avons un trader qui négocie des bitcoins, je le licencierai sur le champ, pour deux raisons : c’est contre nos règles, et c’est stupide, deux choses dangereuses », avait-il asséné.

Larry Fink, patron de BlackRock, le plus grand fonds d’investissement du monde, lui a emboîté le pas, assimilant le cours du bitcoin à un « index du blanchiment d’argent » (soit dit en passant : si toutes les opérations de blanchiment du monde se faisaient en bitcoins, on pourrait estimer que le problème serait sous contrôle). En restreignant sévèrement les offres de token (ICO) ces dernières semaines, les autorités chinoises ont semblé leur donner raison. Des régulateurs d’autres pays ont commencé à encadrer eux aussi ces levées de fonds innovantes, notamment aux États-Unis et en Australie, suggérant que la crainte d’une bulle spéculative alimentée par le cours du bitcoin et la valse endiablée des ICO se répand.

Toutefois, s’agissant de spéculation sur un marché somme toute étroit, la méfiance face à de telles déclarations est de mise : elles peuvent cacher de la pure hypocrisie voire des manipulations de cours pures et simples. La volatilité du bitcoin, attractif un jour du fait de sa valorisation galopante et objet de toutes les craintes le lendemain dès lors que des gourous ont prophétisé son crash, s’y prête. Ainsi, la banque dirigée par M. Dimon aide ses clients à acheter et vendre des bitcoins, ce qui signifie, si on le prend au mot, qu’elle intervient comme auxiliaire d’une escroquerie.

Le Financial Times subodore derrière ces développements un facteur sans doute trop souvent sous-estimé : l’ignorance et l’incompréhension. La complexité et l’effervescence des technologies blockchain, tout comme la bannière anarchiste de la mouvance cypherpunk au sein desquelles elles se sont développées, en sont sans doute trop pour les milieux les plus conservateurs de la finance. « Personnellement, je ne comprends pas la valeur de ce qui n’a pas de vraie valeur. Si vous êtes assez stupide pour l’acheter, vous en paierez le prix un jour », a ainsi déclaré M. Dimon. Venant du chef d’une banque qui a participé, comme les autres de Wall Street, aux montages sophistiqués des subprimes consistant à revendre à grande échelle des titres immobiliers pourris dilués dans des véhicules opaques, ce qui lui a valu une amende record de treize milliards de dollars en 2013, cette attaque frontale contre le bitcoin ne manque pas de saveur.

Jean Lasar
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