Cinéma

Biopic ambitieux

d'Lëtzebuerger Land du 20.10.2017

Raoul Peck est un réalisateur qui n’a pas peur des sujets politiques et qui excelle souvent dans leur traitement. Activiste et ancien ministre de la culture du Haïti, il connaît les mécanismes du pouvoir et la lutte contre l’injuste de première main. Ayant fui la dictature de François Duvalier au début des années 1960 pour rejoindre son père au Congo, le futur cinéaste a poursuivi ses études aux États-Unis, en France et en Allemagne. Son téléfilm Sometimes in april (2005) sur l’arrière-plan politique du génocide ruandais et le documentaire I am not your negro (2016) sur l’écrivain James Baldwin, primé dans de nombreux festivals (y inclus au Luxembourg) témoignent entre autres de sa capacité à transposer des rapports complexes de manière claire et concise à l’écran.

Dans son nouveau long-métrage de fiction Raoul Peck s’attaque à un autre grand sujet : Karl Marx. Le jeune Karl Marx s’intéresse au philosophe et militant pendant ses années de jeune écrivain et père de famille en situation précaire jusqu’au manifeste du parti communiste. Alternant avec une partie presque égale, consacrée à Friedrich Engels, ami proche et autre théoricien-clé du marxisme, le film suit de manière très linéaire et didactique les moments clés dans la vie des deux hommes. Les relations avec leurs femmes respectives, leurs luttes et alliances avec des militants comme Pierre Proudhon (Olivier Gourmet) ou Wilhelm Weitling (Alexander Scheer) et leur combat avec eux-mêmes pour aller au bout de leur démarche, donnent une idée claire, mais bien romancée des deux personnages.

August Diehl interprète avec beaucoup d’emphase et de détails le jeune Marx, qui ne veut plus se contenter d’une critique indirecte de l’ordre établi. Stefan Konarske réussit avec précision à capter Friedrich Engels, un combattant acharné pour les ouvriers, enfermé dans le corps et les gestes d’un grand bourgeois. L’actrice luxembourgeoise Vicky Krieps confère à Jenny von Westphalen, l’épouse de Marx, à la fois un esprit rebelle et une grande dignité. Hannah Steele jouant Mary Burns, la femme de Engels, reste trop coincée dans le cliché de l’irlandaise impulsive.

Dans un souci de réalisme, le film alterne en permanence entre l’allemand, le français et l’anglais, ce qui est peut-être inhabituel, mais reste un défi acceptable pour le public luxembourgeois. Au vu de l’ampleur des explications que nécessiterait un tour exhaustif des idées de Marx et des concepts hégéliens et autres auxquels ils se heurtent, Raoul Peck ne trouve pas le temps de s’attarder sur les théories et doit se contenter d’une chronologie des moments-clés dans la vie de ses protagonistes. Du coup, le film se situe formellement entre une sorte de bromance intellectuelle et un biopic classique. Pédagogique dans la mesure où il encourage à résister ouvertement à l’injustice, le film omet pourtant toute critique des idées de Marx, si ce n’est cet avertissement de Pierre Proudhon qui met en garde le jeune philosophe de ne pas remplacer un système d’intolérance par un autre. Fränk Grotz

Fränk Grotz
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