Turquie

Le prix de la liberté d’expression

d'Lëtzebuerger Land du 03.08.2018

C’est sans doute la réalisation que trois des quatre journaux, que je lisais quotidiennement à Ankara, n’existent plus, qui est à l’origine de cet article. Il est vrai qu’en 2011, la Turquie n’était pas encore le pays qu’elle est devenue. Certes, elle n’était déjà plus cette terre d’opportunité qui avait fait écrire à Michel Rocard en 2008, que « dans ce grand pays, le respect de la démocratie et de l’État de droit commencent enfin à l’emporter », dans un essai intitulé Oui à la Turquie. Typiquement avec mon café matinal, j’aurais épluché BirGün, Radikal, Taraf et Zaman, auxquels pouvaient se rajouter d’autres journaux, au gré de la sortie des suppléments littéraires. De ces quatre journaux, seul BirGün, quotidien indépendant socialiste avec une sensibilité écologiste, fondé en 2004, a survécu à la répression qui s’est intensifiée après la défaite du mouvement protestataire de Gezi en 2013.

Le premier à tomber fut Radikal. Se voulant être l’équivalent turc du Guardian britannique et du New York Times, Radikal, fondé en 1996, défendait un libéralisme de centre-gauche. Bien qu’il fût critique de la dérive autoritaire des gouvernements successifs de Recep Tayyip Erdogan, la plus grande menace qui pesait sur le journal n’était pas le parti au pouvoir. Le danger véritable venait du désir de son propriétaire – le puissant Dogan Holding – de ne pas trop froisser Erdogan et les siens. Le fait que le quotidien fût en déficit chronique allait donc servir d’excuse au holding pour mettre fin à l’édition papier en juin 2014, avant de supprimer l’édition numérique deux ans plus tard au mois d’avril – une information que les travailleurs licenciés du journal, y compris certains journalistes vedettes, allaient découvrir sur Twitter.

Cela se passa à peine un mois après que le quotidien conservateur Zaman, fondé en 1986, eût été mis sous tutelle judiciaire par les autorités, avant d’être liquidé par décret après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016. Pendant longtemps, le quotidien proche du mouvement du prédicateur Fethullah Gülen avait été un ferme soutien de l’AKP, le Parti pour la justice et le développement, au pouvoir depuis 2002. Mais au début de la deuxième décennie du XXIe siècle, des fissures commencèrent à apparaître dans cette alliance. La rupture eut lieu lorsque Zaman dévoila des affaires de corruptions ministérielles, qui firent vaciller le pouvoir en décembre 2013. Le quotidien deviendrait désormais l’une des publications les plus critiques du gouvernement.

Cette situation était difficilement tolérable pour le régime. S’il pouvait accepter des critiques venant des milieux kémalistes et de la gauche, le gouvernement islamo-conservateur était conscient du danger encouru, si sa légitimité était remise en question par un journal qui lui aussi revendiquait des valeurs islamiques, tout en se montrant ouvert sur le monde, avec une diffusion de plus de 600 000 unités. Même durant sa période progouvernementale, le quotidien maintenait des pages commentaires ouvertes à toutes les opinions au sein de la société turque, un rare exemple de vivre-ensemble dans un pays qui a toujours été très polarisé.

Le quotidien Taraf, fondé en novembre 2007 avec une ligne éditoriale de tendance libérale de centre-gauche, allait lui aussi être victime de la répression après le coup d’État. Il apporta longtemps un soutien critique aux réformes du gouvernement et de ses tentatives de démantèlement de l’appareil étatique kémaliste et de l’armée. Toutefois, sa survie financière resta toujours très dépendante des revenus publicitaires. À noter que le premier rédacteur en chef de Taraf avait été le journaliste et romancier Ahmet Altan, condamné en février à la réclusion à vie pour tentative de renversement de l’ordre constitutionnel.

En effet, évoquer le paysage de la presse en Turquie n’est pas qu’un simple exercice en nostalgie. C’est un rappel bien concret du lourd tribut que certains journalistes ont dû payer dans un pays à tendance totalitaire pour avoir exercé un droit humain fondamental, que nous prenons pour acquis : celui de la liberté d’expression. Pour rappel, le 6 juillet, six éditorialistes de Zaman ont été condamnés à de lourdes peines de prison pour « appartenance à une organisation terroriste » : huit ans et neuf mois pour Şahin Alpay, Ali Bulaç et Ahmet Turan Alkan ; neuf ans pour İbrahim Karayeğen ; dix ans et demi pour Mustafa Ünal et Mümtazer Türköne. Les accusations portées contre les éditorialistes se fondaient essentiellement sur leur collaboration avec le quotidien Zaman. Les critiques qu’ils portaient aux politiques du gouvernement ont été interprétées comme la preuve qu’ils cherchaient à préparer l’opinion publique pour le coup d’État. Le délit d’opinion existe donc bien en Turquie qui détient le record du monde de journalistes emprisonnés.

Ces nouvelles condamnations sont un bien triste rappel que ce sont les personnes que je lisais et avec qui j’avais l’impression de partager un café, qui sont aujourd’hui derrière les barreaux.

Laurent Mignon est professeur de littérature turque à l’Université d’Oxford.

Laurent Mignon
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