Dépaysement

Central [pétanque] Park

d'Lëtzebuerger Land vom 26.05.2011

C’est au cœur du Kirchberg, ou plutôt dans l’un de ses poumons verts, que se niche un espace de loisirs parmi les plus agréables de cette saison. Le Fonds d’urbanisation et d’aménagement du plateau du Kirchberg a doté Luxembourg d’un « parc central ». Sans avoir la prétention ni la surface de son célèbre homonyme américain, ce dernier n’en est pas moins devenu un incontournable pour tout arpenteur du Kirchberg qui se respecte, qu’il soit joggeur, écolier ou col blanc. Et ce, depuis sa « conception urbanistique », il y a cinq ans de cela.

Il y eut d’abord des jeux pour enfants et des bacs à sable, donc des mamans et des papas. Il y avait déjà une piste cyclable rameutant les sportifs amateurs, ainsi qu’une grande étendue d’herbe qui incitait les étudiants et les scolaires voisins à la pause bucolique, un petit lac artificiel et – détail d’importance – pas de voitures à l’horizon. Bien vu pour une zone surplombant la très fréquentée avenue JF Kennedy. Et puis il y a quatre pistes de boules. Enfin huit, quatre fois deux. C’est elles qui sont à l’origine d’un nouveau type de fréquentation du lieu : celle des pétanqueurs. Ou pétanquistes. Ou boulistes si l’on s’en tient au Petit Robert. Des personnages bedonnants et âgés, un peu ringards, très rarement féminins et le plus souvent retraités ? Et bien que nenni. Pas que.

Il y a aussi les nouveaux pétanqueurs. Ils sont jeunes, la trentaine et ils surgissent les beaux jours dès que le soleil sort ses griffes, ambiance provençale oblige, surtout pendant la pause déjeuner et à la sortie des bureaux, mais aussi le week-end. Ils viennent des banques, des institutions, des administrations et des cabinets alentours, ils sont en tenue de ville, filles et garçons, et ils sont fadas de pétanque. Une vraie passion, communicative semble-t-il. Et last but not least, il n’y a pas que des Français – histoire de tordre le cou une fois pour toutes aux clichés –, mais en tous cas des francophiles. « Nous sommes Polonais et nous travaillons à côté, » expliquent Greg et Karolina, la trentaine séduisante. « On vient ici dès qu’il fait beau, c‘est moi qui ai initié Karolina précise Greg. « J’ai appris en France, pendant les vacances, dans le nord de la France. Je fais partie d’un club, à Trèves ». « C’est comme un sas de décompression au beau milieu de la journée de travail, une bouffée d’air pur, » renchérit Karolina. « L’autre jour, j’ai convaincu tous mes collègues de venir jouer après le travail. Ça change la donne entre nous…, » sourit Greg.

Il n’en fallait pas plus pour qu’un autre fada, plutôt oiseau nocturne jusque-là (avec le D:qliq et la gestion de l’Exit07 à son actif) se lance dans l’aventure. Séduit par ce havre de vacances insoupçonné et fervent pointeur de boules lui-même, Manu da Costa se lance dans la restauration légère en investissant depuis peu le kiosk belvédère érigé en 2008 par le bureau Polaris Architects. Attention, ne pas se méprendre : plus de pizzas surgelées ou de pâtes trop cuites en cornet, mais une vraie alimentation d’été à base de fraîches salades savoureuses, de produits locaux et même de plats chauds de la semaine, sains et équilibrés. Le tout servi dans des gamelles et sur des nappes de pique-nique, à même l’herbe verte ou en terrasse ombragée au choix.

Ce kiosk, Manu da Costa en a fait son « Kyosk », un lieu de petite mais bonne restauration qu’il souhaite convivial et intrinsèquement estival avec ses coussins et ses chaises longues. Au point de n’ouvrir que lorsqu’il fait beau, en fin d’après-midi et début de soirée de la mi-mai à la mi-octobre, avec en outre un service de déjeuner qui devrait être assuré qu’il pleuve ou qu’il vente même le week-end. Soucieux avant tout de respecter « la philosophie du parc », Manu da Costa fourmille d’idées pour accueillir les visiteurs habituels, mais aussi pour en faire venir d’autres. « Grillades à la plancha le vendredi, jeux à distribuer pour les enfants, pourquoi pas des ateliers pour eux, et même distribution gratuite de frites à l’heure de l’apéro. Attention, hein ? Des vraies, à partir de bintjes et frites deux fois ! Et je demanderai même de mettre la main à la patate en faisant éplucher des pommes de terre, histoire de créer tout de suite une ambiance conviviale. Et puis aussi des événements ponctuels genre garden parties en grande tenue autour de la pétanque… On compte même créer notre propre club ! » Ça y est, impossible de l’arrêter. Pour l’heure, il se lance en toute discrétion, comptant grandement sur le bouche à oreille et avec le soleil pour meilleur ami.

En voilà une parenthèse verte en plein quartier « artificiel » du Kirch­berg, une bouffée de vacances plus rapide que le TGV, un esprit du sud importé jusqu’au cœur de l’Europe grâce aux trois p essentiels : pique-nique, pastis (ou équivalent) et pétanque. Mais avec la manière s’il vous plaît. Le ton est donné, la pétanque se boboïse : elle est devenue branchée.

Angela Wilde
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