Doonées privés sur Facebook

Un schéma inquiétant

d'Lëtzebuerger Land vom 27.05.2010

Facebook reste sous pression au sujet de la protection des données privées de ses utilisateurs. Son CEO Mark Zuckerberg a reconnu sans ambages cette semaine, dans une tribune publiée par le Washington Post, que le réseau social avait « raté son coup » dans ce domaine. Il a annoncé qu’il allait rendre publics cette semaine des réglages simplifiés. « Nous resterons à l’écoute », a-t-il ajouté, sans toutefois aller jusqu’à présenter des excuses à ceux que les pratiques de Facebook avait irrités. « Parfois nous agissons trop vite, a-t-il reconnu, ajoutant : Après avoir écouté les préoccupations exprimées récemment, nous répondons ».

La complexité des réglages proposés aux utilisateurs de Facebook pour déterminer la part visible ou non par différentes catégories (amis, amis d’amis, simples internautes) de leur profil et de leurs publications est-elle vraiment le problème ? Elle a certes été critiquée. Ainsi un commentateur sur Tech Crunch a signalé que les règles de protection de la vie privée de Facebook (« Privacy Policy ») font 5 830 mots, alors que la Constitution américaine, sans ses amendements, n’en comporte que 4 543. Mais la « granularité » des contrôles de vie privée n’était-elle pas justement censée répondre aux préoccupations des utilisateurs inquiets de voir leur vie étalée aux quatre coins du Net sans leur consentement ? Est-ce à présent une simplicité radicale dans ces mêmes réglages qui va constituer la panacée? À première vue, l’idée de Mark Zuckerberg est de laisser coexister les deux types de réglages, les nouveaux devant être « ajoutés ». En outre, Facebook proposera à ses utilisateurs un moyen simple de débrancher tous les services offerts par des tiers – un enjeu essentiel compte tenu des relations commerciales suspectes, existantes ou à venir, que suggéraient des contrats passés par Facebook. Sur ce point, Zuckerberg s’est senti obligé de préciser « nous ne vendons pas et ne vendrons jamais votre information à qui que ce soit ». Il assure aussi, au passage, que Facebook restera gratuit.

Malheureusement, les va-et-vient du CEO de Facebook sur ce sujet commencent à prendre l’allure d’un manège bien rodé et très peu sin-cère : le réseau avance ses pions pour « monétiser » ses 400 millions d’utilisateurs auprès d’annonceurs et de partenaires. Puis, lorsqu’il est pris la main dans le sac à abuser de la confiance que les internautes ont placé en lui, il annonce des changements censés résoudre les problè-mes soulevés et calmer la colère des utilisateurs. La tribune publiée par le Washington Post ce lundi ne fait hélas que confirmer ce schéma. Loin de convaincre, elle suggère que la stratégie de Facebook est bel et bien d’avancer par à-coups : avancer brusquement dans la mise en valeur des données utilisateurs auprès de partenaires commerciaux, attendre l’inévitable tollé des associations et médias, puis reculer de manière plus ou moins symbolique, mais sans vraiment renoncer à ses menées, avant de relancer le même mouvement quelques mois plus tard.

Matt McKeon, programmeur spécialiste en communication visu­-elle chez IBM, s’est donné la peine d’illustrer les variations des réglages par défaut de Facebook depuis 2005 (mattmckeon.com/facebook-privacy). Il s’agit bien d’une dérive aussi indiscutable qu’inquiétante. Alors qu’en 2005, aucune donnée n’était visible des non-utilisateurs, le mouvement vers une plus grande publicité a été constant, englobant progressivement photos, listes d’amis, mur etc., visibles peu à peu par tous les internautes. L’illustration montre que ce mouvement s’est accéléré fin 2009 et début 2010.

Le fait que Facebook ait atteint 400 millions d’utilisateurs et soit en quelque sorte devenu un annuaire global des internautes est parfois invoqué pour justifier cette mise à nu progressive de leurs données. C’est le contraire qui devrait être vrai : la taille du réseau devrait en toute logique le contraindre à un comportement plus responsable. Les défenseurs de la sphère privée rêvent de populariser une plateforme de réseau social en Open Source, alternative et entièrement indépendante de la plateforme Facebook, mais capable de coexister avec elle et de la tenir en échec.

Jean Lasar
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