Chronique Internet

Le scandale Ashley Madison excite les puritains

d'Lëtzebuerger Land du 28.08.2015

La mise en ligne d’une partie de la liste des utilisateurs du réseau canadien de rencontres pour personnes mariées Ashley Madison a pu causer à ce jour deux suicides, selon la police de Toronto. Les hackers du groupe « Impact Team » ayant mis la main sur la liste, qui compte quelque 32 millions de noms, des adresses email, des adresses physiques, des numéros de téléphone, des numéros de cartes de crédit, des mots de passe en clair et des descriptions de préférences sexuelles, l’ont jetée en pâture au public mardi 18 août. Ils ne s’attendaient sans doute pas à un tel impact. On ne compte plus depuis les excuses contrites de célébrités, certaines d’entre elles connues comme hérauts des valeurs familiales, reconnaissant avoir utilisé le service et jurant qu’ils seraient sages dorénavant. On ne peut que vaguement imaginer le nombre de drames que ce scandale a pu causer dans les familles retrouvant l’un des leurs sur cette liste, devenue en un clin d’œil, et grâce aux cris d’orfraie des gardiens de la morale prompts à monter au créneau, le who’s who de l’indignité. En l’absence d’un mécanisme de vérification des emails introduits par les utilisateurs, toutes les adresses email et autres données qui figurent dans la liste ne sont pas nécessairement la preuve que les personnes désignées par ces adresses sont ou étaient des utilisateurs du site. Dans bien des cas, d’autres détails dissipent tout doute.

Avid Life Media (ALM), le propriétaire du site ashleymadison.com, qui revendique une quarantaine de millions d’utilisateurs dans 53 pays dont le Luxembourg, auxquels il garantit à la fois de trouver le « parfait partenaire pour une aventure » et la plus grande discrétion, mérite bien entendu les critiques. Bien que la firme ait apparemment été plus précautionneuse que d’autres pour protéger ses données, y compris les mots de passe de ses utilisateurs qui étaient cryptés, elle est évidemment, et sans doute autant que les hackers, à blâmer pour un manque de diligence caractérisé. D’autant qu’elle facture 19,99 dollars à ses clients pour effacer de manière « permanente » leurs données. Dans un communiqué, Impact Team explique avoir publié la liste après qu’ALM a refusé de mettre hors ligne le site de rencontres. Il lui reproche d’inclure un grand nombre de faux profils féminins et affirme que 90 à 95 pour cent des utilisateurs effectifs sont des hommes. Si vous vous retrouvez sur cette liste, portez plainte contre ALM, poursuivent les hackers.

Ce langage moralisateur est inattendu de la part de hackers, voire suspect : il suggère surtout une volonté de nuire exacerbée par la déception d’avoir vu leurs revendications, sans doute financières, ignorées par les dirigeants d’ALM. Défendant ses utilisateurs qui s’adonnent à des « activités en ligne parfaitement légales », ALM a accusé Impact Team, groupe « criminel » de « voleurs », de se livrer à du « cyber-terrorisme » et de vouloir « imposer leur idéologie personnelle à des citoyens dans le monde entier ». ALM aura cependant du mal à se faire passer pour un repaire d’enfants de chœur lors du procès qui les attend vraisemblablement suite à l’introduction d’une plainte de type « class action » d’un montant de 576 millions de dollars.

Ashley Madison existe depuis 2001. Les gardiens de la bien-pensance, comme cet animateur de radio australien qui a révélé en direct à une auditrice que son mari figurait sur la liste, ou comme ces sites de journaux qui encouragent leurs lecteurs à fouiller la liste, s’offusquent aujourd’hui de son modèle d’affaires. Pourtant, la plupart d’entre eux n’avaient rien trouvé à redire avant que ce scandale n’éclate et ne le propulse sur le devant de la scène. Le site pratique depuis des années un marketing agressif et ne pouvait passer inaperçu. Alors que les milieux conservateurs sont prompts à vilipender les hackers dans d’autres affaires, ses représentants qui s’érigent aujourd’hui en tenants indignés de la fidélité conjugale n’hésitent pas à s’emparer des données volées à Ashley Madison pour une risible croisade puritaine.

Jean Lasar
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