Recherche fondamentale versus recherche appliquée 

Une distinction peu utile

d'Lëtzebuerger Land du 21.10.2016

La distinction entre recherche fondamentale et recherche appliquée ne tient plus. Prenons deux exemples des sciences dites « dures » : La découverte de la structure de l’ADN a été le fruit d’une recherche fondamentale, mais elle a ouvert la voie à d’innombrables applications par la suite. Ou écoutons ce physicien qui souligne l’importance du long-terme : « What you need is a long breath. […] If you discuss things with politicians, they are used to work with horizons of three to five years. And they expect a return on investment which is more or less immediate. But if I take the example of the World Wide Web you need at least ten to fifteen years between the first basic idea and the first industrial product »1.

La distinction entre recherche fondamentale versus recherche appliquée est difficile à maintenir : des recherches fondamentales peuvent avoir des applications par après, la notion d’application est très abstraite et peut se décliner de multiples façons (pour la santé humaine, la cohésion sociale, l’environnement, l’économie, les pouvoirs publics, etcetera), et il est difficile de s’imagier une recherche appliquée qui ne serait pas dépendante de la recherche fondamentale. Un des présupposés est que la science et l’industrie sont deux choses radicalement différentes, alors qu’on observe que les frontières entre les deux (si elles sont tracées) sont poreuses, complexes et variables2.

Une autre vision erronée est que la recherche appliquée se traduit automatiquement en produits marchands et bénéfices financiers, alors que la recherche fondamentale n’aurait pas de tels effets. La recherche fondamentale favorise la croissance économique de différentes façons, car elle peut 1. accroître le stock de connaissances utiles ; 2. former des diplômés qualifiés ; 3. créer de nouveaux instruments scientifiques et méthodologies ; 4. former des réseaux et stimuler l’interaction sociale ; 5. accroître la capacité pour la résolution scientifique et technologique des problèmes ; 6. créer de nouvelles entreprises3.

La différenciation entre recherche appliquée et fondamentale se pose aussi parfois pour les sciences humaines et sociales – où elle fait encore moins sens. On se rappellera des discussions lors du Public forum sur la place des sciences humaines et sociales dans la société des connaissances (d’Land, 16.06.2011). Les rôles et les utilités des sciences sociales sont multiples : elles peuvent contribuer aux débats publics, forger des concepts qui nous aident à comprendre les sociétés et les humains (inconscient, paradigme, gouvernementalité), faire avancer les connaissances scientifiques, promouvoir l’employabilité dans le secteur culturel, fournir des analyses critiques du développement de la société luxembourgeoise. Vouloir faire rentrer toutes ces spécificités dans des catégories comme « fondamental » ou « appliqué » serait comme essayer de classifier le monde animal en deux catégories : les animaux noirs et les animaux blancs.

Regardons l’Université du Luxembourg, qui a su nouer des liens entre la recherche en sciences sociales et différents acteurs non-académiques : entre l’historie et les musées (le Musée Dräi Eechelen par exemple), entre la géographie humaine et les villes (Luxembourg, Esch-sur-Alzette), entre la science politique et la Chambre des députés, entre les sciences de l’éducation et la sociologie et les écoles et lycées.

Plutôt que de réfléchir sur la distinction réductrice entre recherche fondamentale et appliquée, la question des différentes positions et engagements des chercheurs est plus fertile. La position qu’un chercheur en sciences sociales peut adopter face à ses sujets de recherche ne peut pas se résumer à celle d’un chercheur « sous contrat », qui suivrait aveuglément les justifications et les valeurs de ses partenaires. Ni à celle du chercheur critique, qui y serait radicalement opposé.

Il y a aussi l’analyste qui fournit des analyses des enjeux historiques, sociétaux, politiques, légaux, philosophiques et éthiques d’une problématique, mais sans être directement impliqué dans le monde politique ou institutionnel.

Il y a, ensuite, la position de l’observateur, comme c’est le cas des chercheurs qui sont membres des différents observatoires qui existent au Luxembourg (comme l’Observatoire de l’habitat ou l’Observatoire de Belval). On peut aussi évoquer la position d’« expert » du débat public et des relations entre science, politique et société, comme c’est le cas des chercheurs qui organisent des débats publics. Et pour finir, on doit aussi mentionner la position du chercheur engagé comme Pierre Bourdieu ou Noam Chomsky.

Il n’y a donc pas une unique façon de collaborer avec le monde non-académique (que ce soit une entreprise, un ministère, une commune ou une organisation non-gouvernementale), mais il y en a bien plusieurs. La polysémie du terme collaborateur est intéressante ici. D’un côté, la position du collaborateur, dans le sens militaire et négatif du terme, est critiquable et pose la question importante de la distance critique entre le chercheur et son terrain. De l’autre, le collaborateur en tant que coproducteur de connaissances est une position plus hétérogène et vertueuse.

La collaboration entre chercheurs et acteurs non-académiques peut favoriser des apprentissages croisés, une meilleure réflexivité, une prise de décision plus informée et démocratique, et une meilleure adéquation entre problèmes sociaux et recherche académique. Plutôt que de vouloir distinguer entre différents types de recherche, il est nettement plus intéressant de distinguer les différentes formes d’engagement que les chercheurs tissent avec le monde.

Morgan Meyer est enseignant-chercheur en sociologie des sciences à AgroParisTech.
Morgan Meyer
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