Cité de sciences

Under Pressure

d'Lëtzebuerger Land du 18.10.2007

« Des projets de cette envergure, on en trouve peut-être encore enChine ! » lance Michael Scheuren, ingénieur de construction de formation, chargé de cours à l’Université du Luxembourg, Faculté des sciences, de la technologie et de la communication et, à ce titre, « conseiller académique du rectorat » pour le dossier de la Cité des sciences à Esch-Belval.

Ce projet de construction, il le suit et l’encadre depuis trois ans. Et en parle avec enthousiasme : « C’est une opportunité unique en Europe, de pouvoir construire toute une Université à partir de zéro. Les chiffres sont énormes : vous imaginez que nous allons bâtir à Esch l’équivalent en espaces de bureaux de cinq pour cent dumarchéactuel au Luxembourg ! » Quelque 250 000 mètres carrés de surfaceutile doivent être construits pour l’enseignement supérieur et la recherche sur la friche d’ici 2012, pour un budget total ne pouvant dépasser les 565 millions d’euros1.

Et Michael Scheuren de constater que l’avancement du projet n’est freiné ni par la volonté politique, ni par un manque de moyens financiers disponibles, au contraire : seul le manque de personnel aux différents postes ralentit l’évolution. Ceci aussi bien dans la planification de la construction que, côté Université, dans lacroissance du personnel académique et de recherche, les procédures de recrutement ayant du mal à suivre les ambitions du gouvernement de rejoindre aussi vite que possible la norme européenne en ce qui concerne le nombre de chercheurs et d’universitaires par mille habitants.

L’histoire de l’implantation de l’Université à Esch-Belval précède de quelques années la création de l’Université du Luxembourg en elle-même : la Cité des sciences apparaît déjà sur les premières ébauches d’une reconversion de la friche d’Arbed-Belval, au tournant du millénaire, alors même que l’Université en soi n’a étécréée que par la loi de 2003. Ce décalage, plus les émotions qui ont entouré la décision politique du gouvernement Juncker/Asselborn, en décembre 2005, d’implanter deux des trois facultés de la jeune université, plus le rectorat, à Esch, et de refiler la décision sur la Faculté de droit, d’économie et de finance au prochain gouvernement, en 2009, explique partiellement les retards pris par rapport au calendrier initialement annoncé – et qui prévoyait un déménagement en 2010 au plus tard. À cela s’ajoutait une situation financière de l’État jugée précaire en 2005/2006, et voilà le Fonds Belval, établissement public créé par l’État pour, justement, pouvoirconstruire rapidement les infrastructures publiques sur le friche, quitourne les pouces en attendant le feu vert du législateur. 

Ce ne fut qu’en début d’année que les choses se sont arrangées, que le dossier a été débloqué, avec le lancement du premier concours d’architecture pour la Maison du savoir (d’Land 05/07), remporté en mai par l’association de bureaux autrichien Baumschlager [&] Eberle et luxembourgeois Christian Bauer [&] associés (d’Land 20/07). Le projet de loi est en train d’être rédigé et devrait pouvoir être déposé au parlement d’ici la fin de l’année, pour passer, si tout va bien, la procédure législative en2008, « et, dans l’idéal, les excavatrices devraient pouvoir débarquer à la fin de l’année prochaine, » estime, toujours aussi optimiste, Germain Dondelinger, le présidentdu Fonds Belval. 

Objectif affiché : un déménagement global, des deux facultés avec tous leurs services, ainsi que des Centres de recherche publics concernés (Henri Tudor, Gabriel Lippmann, plus le Ceps-Instead) d’ici 2012.

« Pour cela, nous avons établi une planification qui va du plus compliqué à construire au plus simple, » explique Germain Dondelinger. Ainsi, la Maison du savoir abritera, entre autres, un grand auditorium, les salles de cours et les auditoires pour 5 200 étudiants du bachelor au master1, plus les structures collectivescomme l’administration et la restauration. Les architectes ont enoutre proposé d’y installer le rectorat, en haut de leur tour, ce qui arécolté des applaudissements du maître de l’ouvrage.

La deuxième « maison », celle des sciences humaines, est dans sa phase concours : un appel à candidatures a été lancé début septembre, sept à huit bureaux seront retenus pour un concours d’architecture restreint qui commence le mois prochain et dontles résultats seront proclamés trois mois plus tard. À construire : 20 000 mètres carrés pour les étudiants à partir du niveau master 2, les enseignants et les chercheurs pour toutes les matières ayant trait aux sciences humaines, dans le cadre assez rigide du planurbanistique existant. Parallèlement, la commission d’analyse critique du ministère des Travaux publics est en train de scruter le programme de construction émanant de l’Université du Luxembourg et de définir une enveloppe budgétaire. Cette maison est prioritaire non pas par la complexité de son programme – il s’agira essentiellement de bureaux et de salles de réunion – mais parce que le Ceps (Centre d’études de populations, de pauvreté et de politiques socio-économiques) doit quitter les locaux qu’il occupe actuellement à Differdange. 

Selon le planning du Fonds Belval suivront, dans un rythme endiabléd’un nouveau projet entamé tous les deux mois, la maison des biologies vertes et des biologies rouges (sciences naturelles et le CRP Gabriel Lippmann), la maison des matériaux et de l’ingénierie, celle des mathématiques et de l’informatique et, en dernier, le volet innovation (dans lequel sera aussi intégré le Centre de recherche public Henri Tudor). Parallèlement et sans concours d’architectes, la bibliothèque universitaire sera intégrée dans un des bâtiments industriels à réhabiliter, la Möllerei, adjacente aux hauts-fourneaux. 

Les 565 millions d’euros ne comprennent pas de budget pour latroisième faculté, le plan d’aménagement toutefois prévoit des espaces possibles pour cette extension de la Cité des sciences.

« Une de nos difficultés dans la phase de planification, c’est que beaucoup d’enseignants-chercheurs responsables d’un laboratoire de recherche ont du mal à se projeter dans le futur et d’avoir des visions de ce que sera leur section d’ici 2050, » concède Michael Scheuren. Il faut dire que le défi est énorme : voilà des responsables d’un axe de recherche à l’Université du Luxembourg, qu’il s’agisse d’anciens proches de la retraite ou de jeunes fraîchement débarqués au pays, qui doivent imaginer ce que sera leur laboratoire dans deux, trois ou quatre décennies, alors qu’actuellement, ils sont peut-être seuls ou àdeux à le monter. Tout reste à faire dans beaucoup de domaines, alors il est difficile de se projeter.

Or, le Fonds Belval a besoin de données exactes pour pouvoir établir les cahiers des charges et calculer les espaces nécessaires ainsi que les frais de la construction : combien y aurat-il de doctorants au laboratoire de mathématiques ? Quelles machines faut-il en analyse des matériaux et quel est leur volume ? Quelle température doit régner dans ce laboratoire ? Faut-il une ventilation ou de la lumière naturelle ? 

Àl’Université, Michael Scheuren est responsable de collecter le maximum de données sur ces projections, en compilant les informations top down – les priorités de recherche adoptées par la gouvernement – et les donnés bottom up, donc les informationsfournies par les chercheurs. Ainsi, par exemple, si le gouvernementveut que les sciences humaines aient une certaine importance – del’ordre de 400 chercheurs seront attachés à la faculté, contre une centaine aujourd’hui –, il faut transposer ces chiffres en volumes à bâtir.

Pour cela, le ministère des Travaux public et le Fonds Belval se sont adjoint les services du bureau allemand His (Hochschulinformationssystem), qui a livré les chiffres standardsétablis sur base des universités construites ces trente dernières années. Or, il s’est avéré que leurs volumes n’étaient pas transposables tels quels à la situation luxembourgeoise, comme les normes et standards divergent – les experts allemands prônaient par exemple une norme de deux mètres carrés par étudiant en auditoire et en salle de classe, mais au Luxembourg, la norme pour un lycéen est de 3,85 mètres carrés. Ces chiffres varient avec les normes des couloirs par exemple, ou avec celle des bancs, plus généreuxau Luxembourg. Il faut donc adapter l’international au local.

Une autre grande difficulté de la Cité des sciences est d’ordre éminemment politique : qu’adviendra-t-il, structurellement et à moyen terme, de Centres de recherche publics et d’autres structures para-universitaires, comme le Ceps ? Antérieurs à l’Université, ils ont été construits par des pionniers de la recherche, des idéalistes qui se sont battus bec et ongles pour leurs centres. La loi sur l’Université du Luxembourg reste assez vague sur la question. À l’heure où les CRP fêtent leurs vingt ans, ils ont aussi peur pour leur avenir, d’être phagocytés par l’Université, avec laquelle il partageront alors les maisons thématiques.

« Cette peur des CRP est complètement infondée, » répond pourtantGermain Dondelinger, qui est aussi le coordinateur du départementEnseignement supérieur au ministère, à cette question. Pour lui, unebonne architecture ne doit en aucun cas prédéterminer le fonctionnement des institutions, mais laisser la possibilité de toutes sortes de développements. 

« On pourrait tout à fait imaginer une autre organisation de l’Université, en une seule faculté, ou, au contraire, en cinq facultés,tout cela doit rester possible, » estime-t-il. Selon Germain Dondelinger, le regroupement des chercheurs d’institutions diverses permettra surtout à ceux qui travaillent sur les mêmes thèmes de collaborer et de s’échanger, grâce à cette proximité. 

Et de citer, en exemple, les instituts Max Planck, proches desuniversités. C’est ce qu’il appelle « flexibility [&] sharing ». Que la question est délicate, Michael Scheuren le constate au quotidien, la collaboration avec les CRPs s’avère très difficile. Même si certains instituts, comme le Ceps, sont plus collaboratifs. Certes, les chercheurs collaborent assez facilement entre eux, mais c’est au niveau de la hiérarchie que les discussions se corsent, visiblement. 

« À mon avis, dit l’ingénieur, cette question doit être résolue au niveau politique, indépendamment de ce que nous construisons à Belval. » Si, côté gouvernement, les choses semblent désormais débloquées, il y en a qui sont véritablement pressés de voir débarquer les grues : la Ville d’Esch a mis les bouchées doublespour être prête pour 2012. « Nous avons tout intérêt à ce que le chantier démarre aussi vite que possible, » affirme Patrick Heuschling, communicant, embauché comme « coordinateuruniversité Belval » à l’administration communale de laVille d’Esch.Avec un programme d’action spécifique, englobant des domaines aussi divers que le logement, la mobilité, la cohésion sociale, le développement économique ou encore la vie estudiantine, la Ville veut apporter son soutien au projet – et tirer profit de l’arrivée de plusieurs milliers d’étudiants, consommateurs et locataires, ainsi que des emplois directs et indirects qu’une université génère. Avec, déjà la promesse, à l’adresse des constructeurs, que la Ville d’Esch fera tout pour délivrer le plus rapidement possible les permis de construire nécessaires.

1 Le Programme pluriannuel des dépenses en capital 2007-2011 du gouvernement, déposé la semaine dernière, prévoit un investissement de quatre millions d’euros pour l’Université à Esch cette année, onze millions en 2008, 82 millions en 2009, 109millions en 2010 et 171 millions d’euros en 2011.

josée hansen
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