Infrastructures scolaires

Crises de croissance

d'Lëtzebuerger Land vom 04.07.2002

« Les infrastructures préfabriquées sont aux bâtiments ce que les chargés de cours sont au personnel : des solutions provisoires pour parer aux besoins les plus urgents, » lance Paul Seiwerath, chef du service financier du ministère de l'Éducation nationale, de la Formation professionnelle et des sports (Menfps). Aujourd'hui, quelque 3 200 élèves passent leurs journées de cours dans des containeurs, qu'on doit appeler « pavillons » par euphémisme, ou « infrastructures préfabriquées ». 

S'il y en a qui sont flambants neufs - et donc au moins aussi bien que d'anciennes salles de classe - il y en a d'autres qui ont mal vieilli et sont vétustes, à l'image de ce bloc pavillonnaire devant le Lycée des garçons au Limpertsberg. Ayant été construits il y a une dizaine d'années pour accueillir les élèves durant les travaux de réfection du bâtiment principal, la majorité de ces pavillons devraient déjà disparaître dans les prochains mois. « Si tout se passe comme prévu, tous les pavillons devraient disparaître d'ici 2010, » suppose Pierre Seiwerath. Si tout se passe comme prévu...

Car ces écoles provisoires qui ont poussé comme des champignons à la fin des années 1990 auraient quatre raisons : Premièrement, une certaine imprévisibilité de l'évolution de la population en âge de scolarisation pour manque de chiffres fiables sur la natalité et / ou l'immigration - faute redressée depuis lors. Deuxièmement : la réforme de l'ancien enseignement complémentaire en enseignement préparatoire ou modulaire avec la loi de 1994 ; loi avec laquelle cet enseignement est donc tombé de l'ancienne compétence communale dans le domaine de l'enseignement secondaire et donc de l'État. Or, étant elles-mêmes confrontées à de fortes croissances de leurs populations scolaires, les communes revendiquent peu à peu les locaux qui accueillaient ces classes pour leurs propres besoins et ne prolongent plus le bail : cela est notamment le cas de la Ville de Luxembourg pour le Lycée technique de Bonnevoie. Troisième raison : l'accueil transitoire des élèves lors de la restauration ou d'autres travaux dans leur bâtiment d'origine. Et quatrièmement des raisons de sécurité, lorsque certaines salles de classe se trouvent dans un état tellement désastreux que l'enseignement ne peut plus y être garanti dans des conditions minimales de sécurité et de santé... 

La conjoncture a fait que dans de nombreux lycées, une de ces conditions au moins s'appliquait en même temps ces dernières années, actuellement encore, le ministère gère quatorze chantiers en cours, trois sont prêts et une vingtaine sont encore en préparation. Mais le rythme de commandes de nouveaux pavillons a diminué ; durant cette année scolaire, aucune nouvelle infrastructure provisoire n'avait été installée, actuellement, deux sont en construction pour le Lycée technique des professions de santé, à Luxembourg et à Warken. Trois commandes supplémentaires ont été introduites auprès du ministère des Bâtiments publics pour le compte du Lycée technique de Bonnevoie, puis pour une école primaire accueillant les enfants des demandeurs d'asile à Weilerbach et une troisième pour l'école française Vauban, dont le nombre d'élèves va être multiplié avec l'arrivée d'employés au nouveau siège d'Arcelor au Luxembourg.

Au Menfps, c'est le service des constructions et des équipements scolaires qui gère ces commandes.  Jean Huberty, le chef de service, a une de ses périodes de grand rush en ce moment : les inscriptions des élèves des futures classes de septième ont commencé lundi et dureront jusqu'à la mi-juillet. Jusque-là, les directeurs auront une idée de l'évolution de leurs populations d'élèves : nouveaux arrivants, départs après le bac, redoublement, mais aussi choix des sections (primordial surtout dans l'enseignement technique, avec ses 71 spécialisations demandant souvent des installations très sophistiquées) et ainsi de suite. « Puis commence le 'ballet des directeurs' au ministère, » raconte Raymond Straus, chef du service coordination administrative : chaque directeur viendra avec ses revendications, informer mais surtout demander des solutions pour l'organisation de leur rentrée, notamment pour de l'espace supplémentaire, i.e. souvent des containers.

Or, le ministère tentera alors en premier lieu de regrouper les lycées et leurs revendications par zones. Les concepts de ce qui était appelé « carte scolaire » et fut récemment rebaptisé plus positivement « inscription prioritaire » sont actuellement déjà opérationnels, même si le fonctionnement ne sera garanti à cent pour cent que vers 2005. En gros, il s'agit d'une réorganisation de tous les lycées par zones, quatre en tout, qui offriront chacune la panoplie complète des formations - à l'exception de celles, plus rares, d'agriculteur, d'hôtellerie ou de dessin animé, qui restent uniques. 

Dès lors que l'offre sera complète, les parents seront fortement encouragés à inscrire leurs enfants dans le lycée le plus proche de leur domicile où une place leur sera garantie. Si jamais ils choisissent néanmoins d'envoyer leur fils ou leur fille tous les matins en bus de Wiltz ou de Pétange à l'Athénée, cela n'est pas interdit, mais l'élève sera inscrit sur une liste d'attente dont les noms ne seront acceptés qu'après que tous les enfants de la régions aient fait leur choix. « Si déjà nous arrivions à endiguer ce 'flux interpolaire', cela faciliterait nombre de problèmes actuels, ne serait-ce que le transport, » remarque Paul Seiwerath.

« Il nous faut de nouveaux lycées. Mais nous devons les construire plus rapidement, » avait annoncé le Premier ministre Jean-Claude Juncker lors de sa déclaration sur l'état de la Nation en mai dernier. Au ministère, Jean Huberty s'applique à contribuer à cette accélération des chantiers. Même si des imprévus peuvent toujours intervenir, comme ce problème de béton qui repousse l'ouverture du Lycée technique Josy Barthel à la rentrée 2003/04, au lieu de la prochaine, comme prévu. 

Les solutions miracles pour l'accélération des chantiers s'appellent « plan sectoriel lycées », « systématisation » et « standardisation ». Les grandes lignes du plan sectoriel lycées, qui table sur une projection statistique prévoyant une croissance de 11 000 élèves d'ici 2010, ont déjà été acceptées en conseil de gouvernement. Le plan prévoit la construction de six nouveaux lycées à moyen terme, dont trois sont acquis. « Cela nous permet notamment de réduire le temps qui s'écoulait toujours entre les différentes étapes de la prise de décision, » conclut Paul Seiwerath ; on se rappellera en effet les douloureuses luttes d'influences politiciennes pour ou contre un lycée dans une commune, que ce soit à Mamer, à Ettelbruck ou à Pétange. 

Pour ce qui est de la systématisation : il s'agit d'accélérer là encore les procédures. Ainsi, un groupe de travail interministériel, chapeauté par l'Aménagement du territoire, est chargé de trouver le site idéal pour la construction d'un nouveau bâtiment dans une région. Ce système a permis de trouver et d'acquérir assez vite un terrain à Rédange, prochain chantier à l'Ouest du pays. À Jung-linster pour l'Est, deux terrains sont encore soumis à une analyse plus détaillée, des pourparlers avec la commune devraient aboutir assez vite. Pour le troisième nouveau lycée de cette première phase, à construire sur la friche d'Esch-Belval, le terrain ne pose aucun problème comme l'État a fait réserver les terrains nécessaires pour les infrastructures publiques dans la loi sur sa participation dans la société d'exploitation Agora. Un quatrième lycée pourrait être installé, dans une deuxième phase, à Clervaux pour le Nord, c'est un secret de polichinelle ; mais cette deuxième phase ne sera lancée qu'après adaptation des prévisions statistiques vers 2006. D'ici-là, les quelque 700 places restant au Lycée Aline Mayrisch et la capacité de 1 400 élèves à Mamer devraient permettre de répondre à la demande croissante et donc d'endiguer un peu la multiplication des pavillons.

Or, le plan sectoriel lycées n'est qu'un papier d'orientation, il ne s'agit nullement d'un outil administratif comme le Fonds Vieille Ville ou le Fonds Kirchberg : ici, pour chaque nouveau lycée, il faudra encore élaborer deux lois, l'une pour la construction du bâtiment (dont le coût peut aller jusqu'à une centaine de millions d'euros) et une deuxième pour la création et le fonctionnement de l'établissement public en soi. 

Puis vient la dernière panacée : la standardisation. Jean Huberty et ses services viennent d'élaborer des normes qui permettront de définir plus rapidement les besoins d'un lycée. Ainsi, une dizaine d'établissemens furent analysés et il s'est avéré que les anciennes salles ne correspondent plus vraiment aux besoins actuels. La norme de 63 mètres carrés par salle de classe sera augmentée de 17 mètres carrés afin de faciliter de nouvelles formes d'enseignement, qui ne sont plus forcément frontales - adieu la petite marche surélevant le prof et son autorité ! Les nouvelles salles seront aussi entièrement câblées, permettant l'ajout de toutes sortes de prises, notamment pour les réseaux d'ordinateurs, intra- et Internet - au seul Lycée Aline Mayrisch, précurseur en la matière, 110 kilomètres de ces câbles ont été nécessaires pour rendre possible le projet pilote du « cartable électronique ».

Puis, avec des experts allemands, des équipements standards pour ce qui concerne l'aération, l'éclairage, l'insonorisation et le minimum d'espace ont été définis, tout comme le nombre de fenêtres ou l'accessibilités des différents tracts d'un bâtiment. Ces standards peuvent être découpés en modules, chaque agrandissement d'un espace de base pourra donc être facilement conçu à l'aide de ces modules. Les standards élaborés par le Menfps viennent d'être transmis pour contre-expertise au ministère des Bâtiments publics ; une fois acceptés, ils vaudront aussi pour les infrastructures pavillonnaires.

Les architectes des futurs lycées risquent de râler face à ces contraintes qui leurs seront imposées, car diminuant leur liberté créative, mais telle sera désormais le règle du jeu. La gestion du chantier en soi sera attribuée telle quelle à une entreprise générale, comme ce fut le cas une première fois de Paul Wurth pour le gigantesque chantier Geesseknäppchen. Cela évitera entre autres l'embauche de nouveaux fonctionnaires au ministère des Travaux publics.

« Je crois qu'avec toutes ces mesures, la situation d'extrême urgence dans les lycées a pu être résolue à court et à moyen terme, respire Paul Seiwerath. Nous aurons le temps de souffler enfin. »

josée hansen
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