Cinéma

Peine quotidienne

d'Lëtzebuerger Land du 27.10.2017

C’est un milieu où on hérite d’une terre banale et d’un quotidien désuet. Où on se lève pour travailler dehors, toutes saisons confondues, où on se salit les mains et pas qu’un peu. Fiers de ses bêtes, à qui il consacre ses jours et même ses nuits, Pierre (Swann Arlaud) a repris l’exploitation de vaches laitières de ses parents (Isabelle Candelier, Jean-Paul Charuel). On ne parle pas de métier, c’est une vie, c’est comme ça. Peut-être qu’il finira par écouter sa mère et qu’il fréquentera la boulangère du coin (India Hair), peut-être qu’il fera comme ses copains et qu’il les invitera à l’apéro. En attendant, il y a Griotte, Biniou, Verdure. Le noir et blanc des ruminantes, la traite et le vêlage. Et il s’inquiète, Pierre, en voyant Pascale (Sara Giraudeau), sa sœur vétérinaire, jouer la désinvolte quand il parle de la « maladie belge », cette épidémie qui a déjà ravagé quelques troupeaux. Cette vache va très bien, merci pour elle, sacrés paranos ces paysans. Pourtant, c’est elle qui prévient les services vétérinaires. Une victime, cachée. Une deuxième. Pierre désespère, cherche sur internet des solutions anonymes pour faire survivre son bétail.

« Moi je sais rien faire d’autre. J’ai jamais rien fait d’autre ». C’est par cette réplique qu’existe le premier long-métrage d’Hubert Charuel, Petit paysan, remarqué à la Semaine de la critique à Cannes cette année. Elle dit toute la vie de ce qu’on aime appeler « le monde rural », ici le fin fond de la Champagne céréalière, en opposition à ce monde urbanisé, mondialisé, habitué à ce qu’on torpille l’emploi et ceux qui l’exercent. Dans la presse, on commence à parler de ces agriculteurs acculés, qui font taire la misère au fusil de chasse ou au nœud coulant. Au cinéma, bien plus rarement. Réaliste donc, le récit, coécrit avec Claude Le Pape, la scénariste des Combattants (2014), fait aussi des détours du côté des codes du thriller, quand l’étau se resserre autour de son personnage, qui s’enfonce dans la solitude, la théorie du complot, le mensonge. Et s’offre même une scène d’exposition onirique qui résume, on s’en rend compte plus tard, tout l’histoire. Un mélange des genres qui détourne le film du misérabilisme. Tout comme les dialogues souvent incisifs entre Pierre et sa mère, un ton qui permet d’aérer le propos tout en lui donnant du corps.

Et le jeune réalisateur sait de quoi il parle. Cette ferme qu’il filme, c’est la sienne. Ce paysage, c’est son terrain de jeu. Ces seconds rôles, sa famille. Fils unique d’agriculteurs, diplômé de la Femis, Hubert Charuel a trouvé sa manière de « reprendre l’exploitation », selon la formule consacrée. En y livrant les obsessions, les détails, la passion, les rituels. Comme les samedis soirs avec les copains à tourner au whisky-coca et à finir au bowling, la trouille du contrôle vétérinaire, ou bien les vieux qui ne veulent pas se mêler de leurs affaires. Dans ce jonglage entre fiction et réalité, le jeune cinéaste livre un véritable regard sociologique sur une population par essence invisible, puisque si peu spectaculaire, ancrée dans l’utilitaire. L’acteur Swann Arlaud incarne cette discrétion, cette existence fondée sur le travail. Il est de presque tous les plans, souvent traqué. Car si la caméra aurait gagné à être moins sage parfois, la mise en scène est remarquable, soulignant la fonctionnalité du corps, toujours en train d’accomplir une tâche, toujours au service de l’animal.

On dit beaucoup aux aspirants cinéastes de travailler avec du matériau familier, de parler de ce qu’ils connaissent. Hubert Charuel démontre avec Petit paysan, succès public et critique en France, qu’un cinéma de l’humain peut être aussi narratif, que le drame social n’est pas un gros mot, que l’ordinaire peut être aussi spectaculaire.

Marylène Andrin-Grotz
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