L'ordinateur dans l'école

Du bic aux tics

d'Lëtzebuerger Land du 07.03.2002

«Bien sûr, ce sera très cher. Mais nous n'allons pas faire capoter nos projets pour des questions d'argent. Le gouvernement est prêt à y mettre le prix!» À la tribune de la Chambre des députés, mardi, le ministre délégué aux communications et Mister eLëtzebuerg, François Biltgen (PCS) se montre toujours aussi enthousiaste et engagé. Suite à la réunion informelle des ministres européens de la communication les 22 et 23 février à Vitoria en Espagne, il s'était fait interpeller dans le cadre d'une heure d'actualité par les socialistes sur le plan d'action du gouvernement pour rattraper le retard que le Luxembourg accuse dans le domaine des services publics en-ligne. 

Dans une étude de Cap Gemini Ernst [&] Young, le Luxembourg fut classé dernier pour ce qui concerne les services Internet de base en-ligne. Une aubaine pour le POSL, qui put sortir la grosse artillerie, parler d'une «deuxième étude Pisa» et accuser le gouvernement de faire traîner les choses. «L'accès à Internet illustre l'accès à la modernité même,» estima Ben Fayot (POSL) à la tribune du parlement, mardi. «Nous sommes partis de rien,» rétorquera le ministre, et que le projet eGovernment avance, que des bases de données comme Legilux, regroupant et interconnectant lois, jurisprudences etc., un portail unique pour tous les sites du gouvernement ou encore un registre national des personnes physiques, seront prochainement lancés et que le guichet unique interactif pour les démarches administratives ne tardera pas non-plus. «Je suis confiant, dit encore le ministre, nous allons rattraper notre retard!»

Et puis, il y a des domaines dont tout le monde est fier: l'école par exemple. Dans le benchmarking européen, publié le 5 février par la Commission européenne, le Luxembourg se classe en tête en ce qui concerne le taux d'équipement informatique des écoles: avec plus de vingt ordinateurs connectés à Internet sur cent élèves, le Luxembourg est à la deuxième place, immédiatement derrière le Danemark et avant des pays comme la Finlande et la Suède. Selon Georges Alff, directeur du Centre de technologie de l'éducation, les lycées luxembourgeois comptent quelque 3500 ordinateurs en tout pour près de 29000 élèves du secondaire, soit une relation de un ordinateur pour huit élèves à peu près. Pas mal, mais certes encore loin de la promesse du «un ordinateur pour chaque élève» que le Premier ministre Jean-Claude Juncker (PCS) avait lancé un peu prématurément lors des discussions tripartite en avril 1998 (d'Land 25/98).

Au ministère de l'Éducation nationale, de la formation professionnelle et des sports (Menfps), une cellule informatique gère les questions ayant trait à l'utilisation des nouvelles technologies à l'école, qu'il s'agisse de la mise en réseau, de l'équipement ou de l'application. «Vous savez, explique Michel Lanners, directeur du Script (Service de coordination de la recherche et de l'innovation pédagogiques et technologiques), nous sommes en train de passer de l'objet à l'outil d'enseignement. L'ordinateur doit servir comme un outil parmi d'autres, on l'utilisera au même titre que le dictionnaire, le tableau noir ou le stylo.» Le mot d'ordre est: «utiliser pour apprendre au lieu d'apprendre à utiliser.»

Alex Werné, directeur du service de la formation des adultes et Mister eLëtzebuerg du ministère - à ce titre, il est le représentant du Menfps dans la CNSI (Commission nationale pour la société de l'information), créée en juin 2000 - rappelle: «en 1986 déjà, nous avons lancé la première phase en offrant des cours d'initiation à l'informatique au lycée, qui sont devenus de plus en plus interactifs, au fur et à mesure de l'évolution de la technologie. Nous nous apprêtons maintenant à lancer la deuxième phase, celle donc d'utiliser l'ordinateur comme outil.» Dans cette optique, le Script est en train d'élaborer une «stratégie d'implémentation des nouvelles technologies dans les curriculae du secondaire classique» ; stratégie qui devrait être fin prête et applicable dès la prochaine rentrée.

Quelques exemples de l'approche: en classe de septième, une des quatre heures hebdomadaires d'enseignement du français se fera avec l'ordinateur: les élèves apprendront ainsi à rédiger en français sur PC et, parallèlement, à maîtriser le logiciel, comme Word dans ce cas-ci. En sixième, les élèves utiliseront l'ordinateur en allemand pour faire des recherches sur Internet et apprendre à traiter l'information ; les outils à maîtriser sont le navigateur ou le moteur de recherche. En classe de cinquième, il s'agira de simuler et expérimenter en mathématiques, en utilisant des programmes comme Cabri. À partir du passage à la division supérieure, en quatrième, l'ordinateur pourra être utilisé dans toutes les matières. 

«Vous constaterez que nous n'avons pas recours à des logiciels spécifiques pour l'enseignement mais des programmes génériques, largement disponibles sur le marché, surtout aussi sur le marché du travail, fait remarquer Alex Werné. Il nous importe que les élèves acquièrent des compétences de manipulation de ces programmes parce qu'ils risquent d'y être confrontés dans leur métier.» «Nous devons définir le niveau de compétence que nous attendons de chaque élève à chaque niveau,» estime, pour sa part, Michel Lanners.

Bien sûr, un rôle essentiel incombe alors à l'enseignant, qui doit être prêt à assumer une position radicalement différente, qui n'est plus celle de transmettre le savoir, mais  d'accompagner, d'orienter et d'animer les élèves. Lorsque des masses d'information incommensurables sont disponibles sur Internet, lorsque les élèves peuvent y accéder librement, il s'agit de leur aider à les sélectionner, apprécier, juger ou classer. 

Enseignant de langues de formation, Alex Werné y voit une nouvelle chance, un défi: «l'évaluation d'une composition ne se fera plus seulement sur le produit fini, mais on pourra vraiment juger le processus de l'écriture. Au lieu de se concentrer sur la rédaction, les élèves pourront accorder plus d'attention à la structuration de leurs textes.» Michel Lanners ajoute: «il faudra suivre l'élève en permanence, nous devrons chercher de nouvelles voies, de nouvelles méthodes!» 

Ne plus appliquer la pédagogie classique à cette nouvelle forme d'enseignement. Au Lycée Aline Mayrisch (LAML), le projet-pilote «cartable électronique» doit permettre de faire une première évaluation de cette nouvelle approche. Quelque 800 des 1300 ordinateurs portables que l'école doit avoir à sa disposition - un pour chaque élève - ont été achetés et livrés, selon Georges Alff, le bâtiment doit encore être câblé pour que toutes les salles de classe puissent accéder à Internet. «Ce projet-pilote nous permettra surtout d'évaluer quelle est la valeur pédagogique ajoutée de l'utilisation de l'ordinateur et d'Internet dans les lycées,» juge Alex Werné. 

Avec un budget extraordinaire d'une centaine de millions de francs luxembourgeois, les équipements avaient été rapidement augmentés après le sommet européen de Lisbonne. Pour tout le volet eEducation, le gouvernement a mis à disposition une enveloppe budgétaire de dix millions d'euros. En font partie des projets comme e-ducere, formation des enseignants. . . Et surtout My-School!, le portail de l'éducation nationale, destiné aussi bien aux enseignants qu'aux élèves et regroupant des forums d'échange, un accès à toutes sortes de documentation, des formulaires d'inscriptions à des stages et formations ou des modules d'auto-formation par exemple.

Raymond Straus, conseiller de gouvernement au service de la coordination administrative du ministère de l'Éducation nationale, fait remarquer que l'informatisation de l'administration est aussi en train de considérablement faciliter la gestion des élèves et de rationaliser les relations du Menfps aux 6000 enseignants, mais aussi le contact des différents acteurs entre eux. Ainsi, certains programmes ne furent plus distribués que sur CDRom lors de la dernière rentrée scolaire, les notes et points des élèves sont gérés et envoyés par voie électronique, le ministère peut facilement contacter et informer les enseignants par courrier électronique.

Il y a une «fracture numérique» au Luxembourg. Selon l'étude ILReS réalisée auprès de 5000 ménages pour le compte de l'État et présentée le 14 février dernier, 33 pour cent des personnes interrogées ne savent pas utiliser un ordinateur, 45 pour cent ne savent pas utiliser Internet.43 pour cent se considèrent comme des internautes, c'est-à-dire des utilisateurs réguliers du world wide web; la moitié ont répondu qu'ils n'allaient jamais sur Internet. Cette fracture départage les classes d'âge - les jeunes ayant un accès plus facile et décomplexé aux nouvelles technologies de l'information -, mais elle est aussi et surtout sociale. Tout le monde ne peut pas se payer un équipement informatique privé, de nombreuses professions, si elles sont fortement informatisées, n'ont pas pour autant besoin de connexion Internet.

Cette fracture sociale, François Biltgen espère pouvoir la réduire avec le projet intitulé Internetbrécke bauen: avec un investissement de 1,4 million d'euros, le ministère de l'Éducation nationale aidera les communes à investir dans des Internet-stuffen, espaces d'accès et de formation à Internet. Une partie du défi consiste à former des formateurs, qui sachent non seulement manier l'outil informatique mais qui soient aussi de bons pédagogues, qui soient à l'écoute des gens peut-être encore intimidés devant un ordinateur. 

Et puis finalement, il s'agit aussi un peu de former les e-consommateurs de demain et ainsi ouvrir de nouvelles perspectives à cette frange de l'économie luxembourgeoise. 

 

Tic = technologies de l'information et de la communication, abréviation couramment utilisée dans le documents du Menfps

 

 

 

 

josée hansen
© 2018 d’Lëtzebuerger Land