Avoirs libyens

Placements pour bon père de famille

d'Lëtzebuerger Land vom 02.06.2011

Le filet se resserre autour des avoirs de l’État libyen investis à l’étranger. L’organisation Global Witness a fait en mai une sorte de bilan intérimaire sur l’étendue des avoirs qui font l’objet de sanctions de la part de la communauté internationale et surtout les établissements financiers où les fonds ont été identifiés. En fait de rapport, Global Witness a publié sur son site Internet le « management information report » au 30 juin 2010 du fonds souverain Libyan Investment Authority (LIA), qui gérait à cette date un montant de 53,329 milliards de dollars, dont 408 millions de liquidités, 19,8 milliards de dépôts, 5,22 milliards en actions, 3,39 milliards en obligations, 16,7 milliards sous forme de participations et 4,15 milliards classés dans la rubrique « divers ». Le fonds et ses satellites sont alimentés principalement par les revenus pétroliers.

La banque HSBC, qui s’intéresse désormais au potentiel du marché de la Libye « libérée », est une de celles qui a hébergé les liquidités les plus importantes (avec l’établissement US Goldman Sachs) : près de 293 millions de dépôts cash répartis sur plusieurs comptes dont trois chez HSBC Luxembourg pour un montant de 8,565 millions de dollars. Détenant plusieurs centaines de millions de dollars d’actifs gelés, HSBC a proposé, selon la presse spécialisée, son assistance au Conseil national de transition pour la mise sur pied d’une nouvelle banque centrale libyenne.

Le Luxembourg figure dans le « Top 10 » des pays où LIA a investi son portefeuille obligataire (constitué d’ailleurs à près de 70 pour cent en dettes de gouvernement), parce qu’il est une des plus importantes places de cotation des euro-obligations en Europe, arrivant même à la sixième position, avant les Pays-Bas, le Portugal, la France et l’Allemagne, le fonds souverain libyen ayant une grande prédilection pour les « papiers » notés triple A par les agences de notation, des placements plutôt « bon père de famille ». La revue de détail du portefeuille obligataire montre notamment des investissements dans des obligations émises par Dexia Bil et par la Banque européenne d’investissement (BEI), dont le siège est au Luxembourg.

En mars dernier, Luc Frieden, le ministre des Finances, avait indiqué que deux comptes libyens litigieux avaient été identifiés au Luxembourg, mais il n’avait pas mentionné l’existence de trois sociétés de droit luxembourgeois, dont l’une Ishan Holding, était liée à une organisation libyenne de propagande de la parole du leader libyen. Une autre structure, Laico Hotel [&] Resorts Management Company, gérait une chaîne hôtelière en Afrique (d’Land du 18.03). Aux dernières nouvelles et selon la CSSF, il y a eu 17 déclarations d’avoirs suspects opérées par les établissements luxembourgeois et liées à des personnalités ou des sociétés libyennes visées par les listes noires. Aucun montant n’a été fourni. Par ailleurs, six déclarations suspectes ont été enregistrées concernant des personnalités tunisiennes visées par les listes pour un modeste montant d’un million d’euros. Enfin, trois déclarations suspectes d’avoirs egyptiens litigieux ont été actées.

Mohammed Ben Moncef Trabelsi, présenté comme le neveu préféré de l’ex-président tunisien Ben Ali, a saisi le tribunal de l’UE à Luxembourg pour faire supprimer son nom, ainsi que ceux de son épouse Ines Lejri et de leurs trois enfants de la liste « noire » européenne ordonnant le gel des avoirs suspects d’une série de personnalités tunisiennes proches de l’ancien pouvoir, accusées d’avoir pillé les richesses du pays. L’UE avait publié cette liste le 4 février dernier, quelques semaines après la fuite de Ben Ali (affaire T-187/11). Leur recours devant la juridiction européenne enjoint le Conseil de l’UE à « réexaminer son texte (illégal, selon le plaignant) et à respecter la présomption d’innocence ». Mohammed Trabelsi réclame 150 000 euros au Conseil de dommages et intérêts pour son prétendu préjudice. Mohamed Ben Moncef Trabelsi s’est réfugié en France depuis le 10 janvier et dit vivre avec sa femme et ses trois enfants dans un appartement de trente mètres carrés, dans un quartier populaire de Paris. Dans des interviews qu’il a données à la presse française, l’homme dit avoir demandé le statut de réfugié politique et assure vouloir se battre pour démontrer sa « bonne foi » et son « honnêteté ».

Véronique Poujol
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