Pris au dépourvu par sa propre victoire, Georges Mischo (CSV) s’apprête à gouverner « Esch la Rouge ». Sonné, le LSAP tentera une recomposition autour de Taina Bofferding

9 sur l’échelle de Richter

d'Lëtzebuerger Land du 03.11.2017

Naissance d’une ambition Le prochain maire d’Esch-sur-Alzette, Georges Mischo (CSV), se présente comme un politicien post-idéologique, « au service des Eschois ». Durant ses trois ans comme conseiller communal, il avait été remarquablement discret. Il a déposé une demi-douzaine de motions sur des sujets comme l’étape eschoise du Télévie ou l’installation de défibrillateurs dans les bâtiments de la ville. En février 2015, il s’enquérait sur les islamistes de la rue Brill, en demandant à la bourgmestre de « prendre position quant aux rumeurs de la construction d’une mosquée sur le territoire de la Ville d’Esch-sur-Alzette ». (Le conseil échevinal expliquait qu’aucune demande pour une telle construction n’avait été déposée.) Le dimanche 8 octobre, alors que les premiers résultats tombaient, Mischo semblait comme abasourdi par le séisme politique. Le prof d’éducation physique et ancien chroniqueur sportif chez RTL-Radio (son grand dada, c’est de créer un « musée des sports » à Esch) ne s’attendait pas à devenir maire, tout au plus échevin. Personne n’avait vu venir le recentrage « bürgerlich » du paysage politique eschois au détriment de la gauche (LSAP, Déi Lénk et KPL). Les chrétiens-sociaux, verts et libéraux étaient pris au dépourvu par leur propre victoire.

À l’opposé d’un Serge Wilmes (CSV), la carrière politique du jeune quadra Georges Mischo s’est presque faite par hasard. « Serge a grimpé tous les échelons que je n’ai pas grimpés », constate-t-il. Mischo a misé sur le local, restant éloigné des instances nationales du parti et du CSJ. Il se présente pour la première fois aux élections communales en 2011 ; aidé par son nom de famille – son père est resté dans les annales de la Minett-Metropol comme l’homme qui a empêché Ady Jung (CSV) de devenir bourgmestre –, il finit sixième. Ce ne sera qu’en janvier 2014, à la faveur d’une démission (celle de Marco Goetz) et d’un désistement (celui de Mady Hannen), que Mischo accédera au conseil communal. Quelques mois plus tôt, aux législatives d’octobre 2013, il avait fini avant-dernier sur la liste de la circonscription sud du CSV, suivi seulement de Robert Weber.

On mesure son choc de se retrouver projeté dans le rôle de maire de la deuxième ville du pays. Or, tout en concédant qu’il « devra beaucoup et rapidement apprendre », Mischo s’est rapidement découvert de nouvelles ambitions. Il lorgne désormais vers la Chambre des députés. Présentant un mandat national comme le prolongement de son engagement communal, il se verrait bien en tant que lobbyiste eschois au Marché-aux-Herbes : « Avant, sur 19 conseillers, entre cinq et sept siégeaient à la Chambre. Ils transmettaient énormément d’informations qui tombaient dans la Ville. Félix Braz, Lydia Mutsch et Pierre
Gramegna [les trois ministres eschois au gouvernement, ndlr] ne sont pas du genre à prendre le téléphone pour nous avertir. Ils ont d’autres chats à fouetter. » (Actuellement, seuls les conseillers Bofferding, LSAP, et Baum, Déi Lénk, siègent au Parlement.)

Lors de la campagne, Georges Mischo était apparu comme « everybody’s darling », toujours à l’écoute, toujours souriant et avenant, se démarquant ainsi d’un LSAP perçu comme possédé par l’hybris et l’arrogance du pouvoir. Depuis quelques semaines, Mischo est sans cesse approché par une ribambelle de passants qui lui soumettent leurs doléances. Il a aussi pu mesurer le revers de la médaille de cette proximité : Vendredi dernier, alors qu’il rentrait d’un dîner en famille à Belval, il se retrouve face à un Eschois alcoolisé criant devant sa maison : « Tu es le bourgmestre des riches ! » Portant sa fillette sur le bras, Mischo passe sans dire un mot.

Le nouveau maire aura un avantage sur sa prédécesseure. Dans une ville endettée depuis des décennies, il disposera de 10,5 millions d’euros supplémentaires par an grâce à la réforme des finances communales ; assez pour s’acheter les faveurs d’une partie des électeurs. Peu habitué aux interventions médiatiques, le futur maire aura fait quelques gaffes durant ses premières interventions. Interrogé sur RTL-Radio si le CSV national aurait été « anti-Esch », asphyxiant financièrement la ville « rouge » (comme l’avait prédendu Jean Huss), Mischo répondait par la négative, avant d’ajouter : « Wann natierlech d’CSV ni hei an der Majoritéit mat dobäi war, ass et natierlech och normal, datt een net, wéi soll ech soen, deem-
entspriechend ënnerstëtzt gëtt. » Que la réforme des finances communales initiée par le ministre socialiste Dan Kersch finisse par profiter au premier maire CSV d’Esch constitue donc une postsynchronisation ironique.

Georges Mischo aura à gérer une administration communale de 1 200 personnes. Après des décennies de domination socialiste, entrera-t-il sur un terrain politiquement miné ? Esch est une des seules villes à avoir adopté une procédure transparente d’embauche des employés communaux. En 2000, la coalition rose-rouge-verte avait mis en place un « conseil de recrutement » qui sera successivement présidé par André Hoffmann (Déi Lénk), Henri Hinterscheid (LSAP), Jean (dit « Muck ») Huss (Déi Gréng) et Dan Codello (LSAP). Cette commission inclut deux membres de l’opposition, ceci afin de limiter les risques de favoritisme. (Quant aux salariés à tâche manuelle, les embauches restent du domaine du conseil échevinal.)

Le lois du karma Le soir des élections, Martin Kox (Déi Gréng), qui s’était toujours plaint du mauvais traitement subi de la part des échevins socialistes, tenait sa revanche : il se découvrait dans le rôle de faiseur de roi. Mais on sentait déjà une inquiétude remonter ; alors que Muck Huss était en train de donner une interview, Kox s’exclamait : « N’oubliez pas : C’est moi qui parle au nom des Verts ! » Ils se retrouvaient au centre du jeu politique, arithmétiquement indispensables tant à une coalition LSAP-Déi Lénk qu’à une coalition CSV-DP. (La variante Gambia n’était même pas évoquée, car impensable dans le contexte local : un monde sépare les socialistes et les libéraux eschois.)

Or, les vétérans verts Muck Huss et André Gilbertz étaient farouchement opposés à une coalition avec le CSV, représentant à leurs yeux l’ennemi héréditaire. Ils suspectent une ingérence de la direction nationale et en particulier du ministre de la Justice, Félix Braz, visant à amadouer le CSV en vue des législatives de 2018. Pour Martin Kox, ces affirmations seraient une « Frechheet » : « Mir maache keng Nationalpolitik hei ! » Déi Gréng Esch serait « Maans genuch » pour prendre ses propres décisions.

Il lui aura néanmoins fallu six heures de débats et deux réunions pour clore le deal. La première réunion sera annulée, certains adhérents (dont Muck Huss) n’ayant pas été invités. (Un simple problème technique au niveau du fichier des membres géré par la centrale du parti, assure Kox). Mais, en fin de compte, le vote aura été remarquablement clair : Quatre cinquièmes se prononçant en faveur de discussions de coalition avec le CSV et le DP. Les jeunes candidats, qui pour la plupart ne viennent que de prendre leur carte, n’ont pas connu la « Stahlhelm-Fraktion », ce CSV clérical et atlantiste du temps de la guerre froide. Ils ont du mal à comprendre les réticences idéologiques des militants de la première heure. « Wielerwëllen » oblige, ils optèrent donc pour une coalition avec les deux autres vainqueurs du scrutin.

A muar de Sozialismus ! Signé le soir du 24 octobre, l’accord de coalition reprend les principaux projets de l’ancienne coalition rouge-verte. À part quelques ajouts à la mode comme « pop-up stores », « start-ups » ou « shared spaces », c’est un accord de coalition de la continuité plutôt que de la rupture. Ceci est peut-être lié au fait que la politique sociale de Vera Spautz était moins radicalement dirigiste que ce que voulaient faire croire les médias. Quasiment tous les projets sociaux passaient par le conseil communal avec l’appui du CSV ; en 2015, l’opposition chrétienne-sociale votait même en faveur du budget.

La « maire rouge » n’a pas érigé des milliers de logements sociaux. Déi Lénk avait ainsi critiqué qu’entre 2011 et 2016, le nombre de logements sociaux n’était passé que de 338 à 341 unités. Le président du LSAP d’Esch, Fritz Remackel, parle dans ce contexte d’un simple « maintien du statu quo ». Quant au foyer de nuit pour SDF, Abrisud, il fut inauguré en 2004 et attend depuis cinq ans de déménager des containers délabrés dans des infrastructures permanentes. En 2012, l’ouverture d’une « Fixerstuff » eschoise fut annoncée pour « prévisiblement […] dans un an et demi », elle n’a toujours pas vu le jour.

La même année, une taxe sur les logements inoccupés fut introduite. La Ville d’Esch ne l’a jamais collectée, se plaignant que le travail de recensement des propriétaires « constitue un travail, certes utile, mais fastidieux ». À l’exception du conseiller libéral Pierre-Marc (dit « Pim ») Knaff, qui avait fustigé un « schläichende Kommunismus » (réaction dans la salle, d’après le procès-verbal officiel : « Gelaachs »), tous les partis représentés dans le conseil avaient voté en faveur de l’introduction de cette taxe. Or, dimanche dernier sur RTL-Radio, Georges Mischo laissait entrevoir qu’il privilégiera la « discussion » avec les propriétaires.

Dans une interview publiée jeudi dernier dans Le Quotidien, Mischo estimait que l’année culturelle « Esch 2022 » devait être « un tremplin pour des artistes, des start-up, pour faire du business ! » ; une vision utilitariste qui risquera de mal passer auprès du jury européen de sélection. Face au Land, Mischo parle de l’année culturelle comme d’une occasion pour relancer le commerce, attirer l’artisanat et les « grandes banques » (« ce sera soit chez nous à Belval, soit au Kirchberg »). Mais en nommant Pim Knaff comme nouvel échevin de la culture, la coalition a pris un risque ; car, en tant que conseiller communal, Knaff ne s’était pas distingué par son assiduité.

Dolchstoßlegende En février 2017, à la tribune du Parlement, le député Marc Baum (Déi Lénk) décrivait – sans le nommer expressément – l’échevin Dan Codello (LSAP) comme « quelqu’un qui a trop regardé House of Cards » et qui penserait que « l’opportunisme d’un Francis Underwood devrait être la règle générale. » Le 23 octobre, la veille de la signature du nouvel accord de coalition, Codello annonçait qu’il quittait le LSAP pour siéger comme indépendant au conseil communal. (Il assure ne pas vouloir rejoindre un autre parti politique.) Codello évoque des « divergences insurmontables » entre une aile « beaucoup trop syndicaliste » et une lignée « pragmatique », dans laquelle il dit se situer ensemble avec Willy Brandt et Lionel Jospin. La nouvelle de la démission, dit Vera Spautz, aurait provoqué un « soulagement » et un « nouveau départ » au sein du parti.

En donnant à un échec d’ampleur historique l’explication facile de la trahison interne, la démission de Dan Codello aura paradoxalement réussi à ressouder les troupes autour d’une maire vaincue, mais disculpée. Dans un communiqué de presse, le LSAP Esch évoque les « tensions internes » dont l’existence aurait été « connue ». Toujours est-il qu’à l’inverse de sa prédécesseure, Vera Spautz a été une dirigeante de parti faible, incapable de fédérer ou de canaliser les courants et les egos. De nouveau, ce serait la faute à Codello : « Ce n’était pas évident d’être à cinq dans un conseil échevinal avec une personne qui sapait nos efforts. »

Mutsch-Spautz-Bofferding Si cette « Dolch-
stoßlegende » eschoise semble trop commode, elle n’en est pas moins efficace. Ce narratif permet de rétro-dater l’origine de la débâcle du 8 octobre 2017 au 15 janvier 2014. C’est à cette date que Dan Codello fut assermenté comme échevin, au bout d’une sourde lutte d’appareil remportée contre Taina Bofferding, bien que celle-ci eût reçu plus de voix aux communales de 2011. Selon cette chronologie, l’irruption inopportune de Codello aurait donc brisé la chaîne de transmission légitime : de Lydia Mutsch à Taina Bofferding, en passant par Vera Spautz.

Le LSAP d’Esch se réunira la semaine prochaine pour décider de sa stratégie future. Le parti se recomposera probablement autour de Taina Bofferding. « C’est notre prochaine tête de liste », prédit ainsi Vera Spautz. La jeune députée apparaît comme la surface de projection idéale : Ni identifiée au courant « lénks-sozialistesch » ni au courant « sozial-liberal », elle rassure, en tant qu’ancienne permanente de l’OGBL et vice-présidente de l’Allianz vun Humanisten, Atheisten an Agnostiker, la base du parti. Elle-même se désigne comme « un mix entre Vera et Lydia ». Les anciennes maires Spautz et Mutsch, dit-elle, seraient ses « mères » politiques.

La défaite a pourtant provoqué un début d’autocritique. Fritz Remackel évoque ainsi une « Bequemlechkeet », qui aurait conduit à « une satisfaction avec soi-même » : « D’Läit wollten ons ofstroofen ». Les anciens échevins Hinterscheid et Tonnar laisseront-ils leur place aux jeunes ? Taina Bofferding reste prudente : « Si elles ne sont pas fixées par écrit, les déclarations peuvent rapidement changer. Il faut réglementer la transition de manière propre. » En attendant, l’ancienne maire Vera Spautz sera la nouvelle cheffe de file de l’opposition. Elle exclut toujours de se présenter au scrutin de 2018 et retournera travailler chez Zarabina, une association active dans la formation professionnelle qu’elle avait fondée en 1995. (Preuve de la proximité entre Spautz et Bofferding, cette dernière siège depuis mai 2017 au conseil d’administration de l’Asbl.) Comme conseillère communale, Vera Spautz aura droit à cinq heures de congé politique.

Bernard Thomas
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