Facebook

La capuche de Zuck

d'Lëtzebuerger Land vom 11.05.2012

Le lancement en bourse de Facebook a pris un tour surprenant : au lieu de parler des perspectives de rentabilité du premier réseau social du Net, la plupart des investisseurs et blogueurs ne parlent que du blouson à capuche de Mark Zuckerberg et du supposé mépris de Wall Street que sa tenue et son attitude des plus détendues révéleraient.

Le clash entre les financiers et le jeune patron s’est produit à l’occasion des « roadshows », ces réunions millimétrées qui se déroulent dans les salons feutrés de grandes banques ou d’hôtels luxueux et au cours desquelles les entreprises cherchent à séduire les investisseurs en leur projetant des présentations sophistiquées et répondent avec entrain à leurs questions. En l’occurrence, il s’agit pour Mark Zuckerberg et sa garde rapprochée, composée du directeur financier David Ebersman et de la directrice des opérations Sheryl Sandberg, de réussir l’Initial Public Offering (IPO) de Facebook. Objectif : placer une partie du capital de la société, une opération qui est censée valoriser Facebook à quelque 80 milliards de dollars – tout en laissant 57,1 pour cent des droits de vote à son patron et cofondateur par le biais d’actions spéciales.

L’entrepreneur de 27 ans et l’esta-blishment financier de New York ne se trouvent pas que des atomes crochus. Censé démontrer son talent pour les affaires et séduire les investisseurs, Zuck, comme l’appellent ses fans, les a choqués en arrivant en retard– ou pas du tout – aux rencontres programmées, et en s’affichant vêtu d’un sweater à capuche bleu qui a détonné dans la forêt de trois-pièces sombres. Le premier jour, après s’être malencontreusement enfermé dans un WC, Zuckerberg est arrivé en retard. Il a ensuite choqué son public en adoptant un discours très éloigné du langage strictement calibré de Wall Street. Le lendemain, alors qu’il figurait sur la liste des orateurs, il a choisi de laisser Ebersman et Sandberg monter au front pour expliquer le modèle d’affaires de Facebook, ce qui a évidemment déplu aux représentants des banques habitués à davantage d’empressement.

Et voilà donc l’enfant terrible du Web 2.0 qui crée à nouveau le buzz en se faisant taxer d’« immaturité » par des analystes cités dans la presse financière. Certes, les critiques ont beaucoup porté sur le fait que Zuckerberg ait boudé une réunion au lendemain du fiasco de la première rencontre, bousculant les usages. Est-ce ainsi qu’il espère convaincre des investisseurs dont il cherche à capter les liquidités, se sont demandé certains. Mais, par le biais des photos montrant le prodige du Web 2.0 dans son sweater à capuche, le « hoodie », tenue emblématique d’une certaine contre-culture, au milieu des costumes impeccables des financiers, les discussions se sont aussi concentrées sur la question vestimentaire. Il faut dire qu’aux États-Unis, les esprits sont très marqués par le récent meurtre par un vigile du jeune Trayvon Martin, porteur d’un blouson à capuche au moment des faits. Alors que l’opinion s’emparait de l’affaire et forçait policiers et juges de Floride, inertes jusque- là, à mener une enquête sérieuse et à inculper le meurtrier, Bobby Rush, un parlementaire démocrate de l’Illinois a marqué le coup et a pris la parole au Congrès portant de manière démonstrative un hoodie, pour se faire expulser pour non-respect du règlement intérieur de l’assemblée qui prohibe le port de chapeaux. En Grande-Bretagne, les blousons à capuche focalisent déjà depuis quelques années l’ire des parlementaires conservateurs, qui entendent les faire interdire pour empêcher l’anonymat lors de manifestations. Qui eut cru qu’une tenue vestimentaire, objet « politique », certes, mais confiné jusque là au domaine sociétal, puisse ainsi devenir objet de controverse lors de l’introduction en bourse d’un des fleurons du Net ?

Jean Lasar
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