Midem 2004

Start from scratch

d'Lëtzebuerger Land du 29.01.2004

«Dans le domaine de la musique non-classique, nous n'en sommes encore qu'au stade artisanal, constate Marco Battistella. Néanmoins, nous nous attendons à un véritable saut qualitatif avec l'arrivée des nouvelles infrastructures, comme la Rockhal». «Le problème, enclenche Bob Krieps, c'est que tout reste à faire. Il n'y a même pas de 'métiers de la musique' au Luxembourg, ni managers, ni éditeurs, ni producteurs, et encore moins de distributeurs... Voyez-vous, l'industrie du cinéma luxembourgeoise a été créée de toutes pièces aussi, elle n'a pu naître que grâce à la volonté de l'État.» Marco Battistella est à mi-temps responsable de tout le domaine de la  musique au ministère de la Culture, l'autre mi-temps étant consacré à la programmation musicale et animation à la radio publique 100,7. Bob Krieps est le gérant de la société de droit luxembourgeois Sacem Luxembourg sc., créée en novembre 2002 sur les cendres du bureau luxembourgeois de Sacem France. Tous les deux étaient à Cannes pour le 38e Midem, le marché international du disque, qui s'y est tenu du 25 au 29 janvier, dans une ambiance de crise généralisée du disque. 

Peut-être que c'est le sort même de la politique culturelle luxembourgeoise: toujours en retard sur les développements internationaux, elle est en même temps en décalage par rapport aux crises successives des marchés qui l'entourent. Ainsi, le Luxembourg construit des musées alors que la France ou l'Allemagne serrent encore un peu plus les boulons de leurs finances, agrandit et crée des théâtres alors qu'ils ferment à Paris et à Berlin, embauche des musiciens pour son orchestre philharmonique étatique lorsque de grands orchestres licencient... et parle d'un esprit de pionniers en musique amplifiées alors que le marché mondial est en profonde mutation, voire en crise grave.

Le Midem de Cannes avait décidément le blues, cela se voyait jusque dans les allées du marché dans le sous-sol du Palais des festivals, où de nombreux stands étaient restés vides aussi. Lundi, le Syndicat national de l'édition phonographique français (Snep) publiait son bilan de l'année 2003: un recul de 15 pour cent du chiffre d'affaires par rapport à l'année précédente, 1,112 milliard d'euros, retombant au niveau de 2000. Confirmant que la crise du disque a maintenant rattrapé l'Europe aussi. Jean-Jacques Aillagon, le ministre de la Culture français, qui s'était déplacé pour l'ouverture, essayait de maquiller le mal qui ronge le secteur en chance, un «moment décisif qui présente autant de menaces que de chances». 

Le coupable désigné de cette régression des ventes: les copies illégales et Internet, avec ses sites de téléchargement peer-to-peer, gratuits, souvent piratés. Une étude de la Fédération internationale de l'industrie phonographique (IFPI) qui vient d'être publiée, prouve ainsi que 27 pour cent des personnes qui téléchargent des copies illégales du Net achètent par conséquence moins de disques. 

Toutefois, à Cannes, l'industrie a voulu se montrer optimiste et transformer les nouveaux modes de consommation de musique en opportunité, développer des méthodes de distribution du disque qui soient adaptées. Le «bunker» sur la croisette était ainsi placé sous le signe de saint Apple, qui, avec son iPod, un élégant petit baladeur numérique, assez cher encore, entre 300 et 500 euros, et le site de vente online iTunes, qui donne accès à quelque 500000 titres au prix de 99 cents pièce, se révèle être un véritable succès. 

Ainsi, toujours selon la même étude l'IFPI, 300000 titres y seraient téléchargés par mois, 30 millions en tout jusqu'à présent. 

«If you can't beat them, join them!» dit le proverbe anglais, et c'est exactement ce que l'édition du disque compte faire: iTunes va lancer un site européen en cours de l'année 2004; à Cannes, Peter Gabriel a annoncé le lancement de sa société OD2, On demand distribution, Coca-Cola, Napster ou encore T-Online, tous briguent le marché online européen. Avec toutes les difficultés d'un marché morcelé en de nombreuses législations, entre autres en matière de droits d'auteurs, que cela comporte.

En réponse à ce nouveau saut de la mondialisation, l'industrie européenne reconnaît les défis, la question de la TVA refait surface; Jean-Jacques Aillagon, qui s'est fait remettre une pétition pour la baisse du taux de TVA sur le disque, estimait à Cannes que le problème était en voie de résolution, espérant une adoption du principe de taux réduit sous la présidence irlandaise encore (et se disant e.a. soutenu par le Luxembourg sur cette question). Car il est vrai qu'on n'a jamais écouté autant de musique qu'aujourd'hui, mais que, face à des disques dont le prix de vente reste très élevé, seize, 17 euros en règle générale, les consommateurs ont cherché - et trouvé - des moyens pour se procurer de la musique meilleur marché, voire gratuite.

Le disque est un enjeu économique. En Grande-Bretagne par exemple, le secteur pèse quelque 5 milliards de livres sterling par an et représente 130000 emplois. À Cannes, la présence britannique était une des plus massives, le stand The British at Midem 2004 était financé par le Foreign Office. Cette année, le Danemark était à l'honneur, avec une énorme campagne de marketing Discover Denmark!, promouvant tous les styles de musique danoise. Toutes les grandes représentations nationales, allemande, autrichienne, norvégienne, voire même régionales, sont payées par les ministères de l'Économie ou des Affaires étrangères, souvent en collaboration avec les organisations professionnelles, beaucoup moins souvent par les ministères de la Culture. 

Et au Luxembourg? Au Luxembourg, le ministère de l'Économie s'était surtout démarqué en la matière, à l'époque du ministre de l'économie socialiste Robert Goebbels, par un projet de loi sur les droits d'auteur qui s'érigeait contre la perception de ces droits dans les petits commerces par exemple. Même si ce passage du projet n'est pas passé, que les droits d'auteur ont malgré tout été généralisés, l'arrière-goût d'une certaine hostilité est resté. À Cannes, Marco Battistella, du ministère de la Culture, rêve d'un petit stand commun luxembourgeois au Midem pour une des prochaines années, 2005, 2006, en tout cas au plus tard pour l'année culturelle 2007. Le problème essentiel à résoudre restant celui du financement. Pour cela, il y a notamment mené une sorte de fact finding mission, par exemple en visitant avec Bob Krieps et Dany Lucas, agent artistique notamment de Low Density Corporation, le stand islandais.

Le pays est comparable à plus d'un titre avec le Luxembourg, avec une population de 200000 personnes, la moitié de celle du Grand-Duché. Leur stand est cofinancé par l'industrie du disque et les pouvoirs publics. Il est vrai que la renommée de la musique islandaise profite mondialement du phénomène Björk. Néanmoins, un disque y est célébré disque d'or lorsqu'il atteint une vente de 5000 exemplaires, une quinzaine de disques atteignent ce quota par an. Selon Dany Lucas, un disque devrait se vendre à 2000 exemplaires pour couvrir les frais de la production, 3000 au moins pour que l'entreprise soit rentable. Trash, le dernier opus de Low Density Corporation, qui a connu un franc succès public, ne s'est pourtant vendu qu'à quelque 700 exemplaires en un an. Et il se situe au-dessus de la moyenne.

Dany Lucas travaille en tant que commercial pour le magazine Nico de mké en journée, il faut bien vivre; l'activité de manager et agent d'artiste ne paye pas. Il est venu à Cannes comme éclaireur en quelque sorte, sa valise rouge remplie de disques de LDC, mais aussi d'autres nouveautés discographiques luxembourgeoises, Zap Zoo, Sonic Season, des groupes qu'il défend. «Le problème est que nous ne savons rien sur le marché luxembourgeois, s'insurge Bob Krieps. Il n'y a pas de chiffres, aucune statistique sur ce qui se produit au Luxembourg, ni combien il se vend de disques, rien!» Les quelque 300 auteurs et compositeurs luxembourgeois qui sont affiliés à la Sacem Luxembourg comptent aussi faire du lobbying pour que le cadre économique avance. Si seuls quelques pionniers des musiques amplifiées, comme Gast Waltzing, vivaient de leur musique il y a quelques années encore, ils sont de plus en plus nombreux à revenir de longues formations et à se lancer dans le jazz, la pop ou le rock pour de bon aujourd'hui. 

Empiriquement, on constate que la démocratisation des moyens de production causée par la révolution technologique a aussi fait exploser le nombre de sorties de disques au Luxembourg, avec souvent des produits très bien faits. «Mais la culture luxembourgeoise souffre de sa ghettoïsation, estime Marco Battistella. Que ce soit chez les libraires, les disquaires ou dans les programmations des orchestres, des festivals, des radios: elle reste toujours libellée 'luxemburgensia', dans des bacs et programmes spéciaux.» La musique luxembourgeoise reste trop peu jouée en radio, souvent reléguée au rang d'alibi. En Islande par contre, 35 pour cent des titres programmés en radio seraient islandais, sans quotas. 

Les quotas ont par contre revigoré la production musicale française. Une discussion allant dans ce sens n'est plus exclue dans les prochains mois ou années au Luxembourg. Bob Krieps trouve que la production musicale luxembourgeoise aurait besoin d'un coup de pouce, de cette possibilité d'exister, de se faire une certaine notoriété. 

Une notoriété dont le Luxembourg dispose, à une certaine mesure, dans le domaine de la musique classique. Lorsqu'on rencontre Laurent Petitgirard par exemple, le président de Sacem France, sur leur stand, le compositeur et chef d'orchestre associe tout de suite le pays à l'OPL, qu'il avait dirigé à l'époque où il s'appelait encore «orchestre RTL». Remy Franck est à Cannes pour la troisième année consécutive. Responsable des relations publiques de l'Orchestre philharmonique, journaliste musical à la Radio 100,7, il était cette année invité à Cannes pour faire partie, en tant que rédacteur en chef et éditeur du mensuel Pizzicato, du jury des Cannes Classical Awards, à côté de représentants d'autres magazines du même genre, comme Classics Today (USA) ou Klassik Heute (D). L'année dernière, Pizzicato avait même fait son propre stand, profitant de l'occasion pour éditer un numéro spécial sur les ensembles de musique classique au Luxembourg. Cette année, pour sa présence au sein de ce jury prestigieux, il a profité d'une aide financière spéciale du Fonds culturel national.

Tiré à 4000 exemplaires par numéro, Pizzicato, qui paraît depuis 1991 et appartient à la société de promotion culturelle de Remy Franck, Artevents, est vendu 3,6 euros par numéro en kiosque ou par abonnement (30 euros pour dix numéros). En moyenne, quelque 1200 exemplaires sont envoyés à l'étranger, raconte Remy Franck, qui y voit son rôle de promoteur de la musique luxembourgeoise.

«Ce qui manque au Luxembourg, c'est un marketing global de toute la musique vers l'étranger,» regrette-il. Et d'ajouter qu'il verrait bien l'Alac, l'Agence luxembourgeoise d'action culturelle, assumer ce rôle. Car les institutions existantes, comme notamment le Music information centre de Marcel Wengler n'assument ce rôle que très partiellement. Et partialement. 

Mais peut-être que dans ce domaine aussi, le Luxembourg n'avancera que grâce à la pression européenne: l'Emo, European music office, qui regroupe les structures européennes de soutien de la musique, et dont font partie aussi bien le ministère de la Culture que Sacem Luxembourg, envisage de lancer trois projets pilotes pour la promotion de la musique européenne: l'ouverture d'un bureau d'information à New York, un programme pour améliorer la circulation de jeunes talents (appelé Etep, European talent exchange programme; à l'image du festival Eurosonic par exemple) et surtout la mise en place d'une base de données sur toute la musique européenne. 

Or, pour pouvoir participer à cet échange d'information entre les organes de promotion nationaux, il faudrait déjà que le Luxembourg dispose de toutes ces données. 

Il n'est pas exclu que, sous les pressions internationales, mais aussi nationales, émanant des musiciens eux-mêmes, les choses vont vraiment changer dans le domaine du disque d'ici les ouvertures de la Rockhal et de la Salle philharmoniques, prévues toutes les deux pour 2005.

 

 

 

 

josée hansen
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