Évaluation externe de l'Université

Le grand atelier de la société

d'Lëtzebuerger Land vom 02.04.2009

Au moins sur un point, les membres du Comité d’évaluation externe se trompent énormément. Ils notent, dans ce premier Rapport d’évaluation de l’Université du Luxembourg, finalisé en janvier et présenté le 12 mars, que « La décision de créer une Uni­versité du Luxembourg a fait l’unanimité au sein de la société luxembourgeoise ». Rien n’est plus faux : il y a eu une résistance énorme des milieux, économiques1 et politiques – on se souviendra de l’opposition farouche du jeune Jean-Claude Juncker (CSV) à la création d’une université au Luxembourg2 et des luttes passionnées de la ministre de l’Enseignement supérieur de l’époque, Erna Hennicot-Schooepges (CSV), sous le gouvernement Juncker/Polfer, qui a finalement réussi à créer cette institution contre vents et marrées en 2003, moins d’un an avant les dernières législatives. Les évaluateurs d’aujourd’hui toutefois estiment que « de nombreux interlocuteurs ont confirmé au comité que, malgré leur scepticisme initial au moment du lancement de l’Université, ils considéraient aujourd’hui que cette dernière avait déjà su dépasser toutes les attentes » (page 22)3. 

Et en effet, fait nouveau : l’Université, et, plus largement, l’enseignement supérieur et la recherche sont devenus, en l’espace d’une législa-ture, grâce probablement aussi aux objectifs du processus de Lisbonne, un enjeu dans tous les débats politiques, y compris dans les programmes électoraux des partis pour les législatives. À l’exception du programme du Parti communiste, qui ne la mentionne pas du tout, les quatre autres programmes électoraux déjà publiés consacrent une place importante à l’Université : si les Verts et le CSV restent très brefs sur la question (neuf, respectivement dix occurrences dans leurs textes), ce sont le DP (25 occurrences) et surtout le Parti socialiste (55 occurrences !) qui accordent le plus de place au sujet.

L’année 2009 est une année charnière pour l’Université : outre la publication de ce premier rapport d’évaluation externe – une « douche froide » selon le président du groupe parlementaire socialiste Ben Fayot (d’Land, du 27 mars 2009) –, le renouvellement d’une partie du conseil de gouvernance pour les cinq ans à venir4, ainsi que du mandat du recteur Rolf Tarrach5, le début du chantier pour la Cité des sciences à Belval et la rédaction d’un nouveau plan quadriennal dans lequel le recteur définira l’orientation stratégique de sa maison pour la prochaine pério­de, elle verra aussi le premier contrat d’établissement liant l’État et l’Université venir à échéance le 31 décembre de cette année. Les élections prennent donc aussi une certaine importance pour l’Université, car la nouvelle majorité politique aura à négocier ce nouveau contrat.

La première décision à prendre concernera l’implantation de la troisième faculté. Car lors de son choix, en décembre 2005, d’implanter le siège avec le rectorat et les deux premières facultés (la Faculté des lettres, des sciences humaines, des arts et des sciences de l’éducation et la Faculté des sciences, de la technologie et de la communication) à Belval, le gouvernement Juncker/Asselborn – avec deux partis, le CSV et le LSAP, largement dominés par les élus du Sud – avait repoussé cette décision sur la Faculté de droit, d’économie et de finance à l’échéance post-électorale 2009. Dans leurs programmes électoraux, les deux partis qui se partagent le pouvoir au conseil communal de la Ville de Luxembourg – le DP et les Verts s’opposent depuis 2005 farouchement au départ complet de l’Université du territoire de la capitale – ne se prononcent guère sur la question, le DP indiquant simplement qu’une décision serait vite prise, en accord avec les responsables de l’Université. Le LSAP et le CSV par contre sont plus engagés, mais pas plus clairs pour autant : dans les deux programmes, on lit que l’implantation de l’Université du Luxembourg à Belval serait consolidée, mais que la capitale devait devenir un « centre de compétences en matière de finances et de droit européen » (LSAP). Pour le CSV, le secrétariat de la troisième faculté devrait même déménager à Esch, les enseignements spécifiques en droit et finances par contre rester à Luxembourg – belle décision de politique politicienne, sans égard au fonctionnement de l’Université. 

Et pourtant, il suffit de lire le rapport d’évaluation à tête reposée pour se rendre compte que ce sont justement le fonctionnement de l’Uni.lu, ses structures et son organisation qui posent encore un réel problème. Car si le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (et président du CSV), François Biltgen, s’est réjoui, lors de la présentation du rapport, de résultats qu’il jugeait positifs, la loi de 2003 ayant fait ses preuves et le mode de gouvernance se trouvant « confirmé » selon lui, la lecture du rapport prouve le contraire. En gros, le comité de sept experts internationaux, assistés de groupes spécifiques d’une bonne trentaine de personnes, se félicite de la qualité des enseignements – les trois facultés se voient gratifiées d’une note B, le troisième grade possible au ranking qui va de AA, en passant par A et B à C – et surtout de celle des six axes de recherche qu’il a analysés, dont certains sont même jugés excellents6 dans leurs accomplissements réalisés dans un laps de temps très bref.

Mais partout, on retrouve le reproche d’un manque de clarté dans les concepts, un manque de structures claires dans la prise de décision, un manque de démocratie, de transparence et de communication – et ce plus spécifiquement dans le volet consacré à la gouvernance générale. En gros, une claque aussi bien pour le recteur que pour le conseil de gouvernance – qui est d’autant plus retentissante que le président de ce « comité externe », Pàll Skúlason, ancien recteur de l’Université d’Islande, était en fait un « interne » au moment de la réalisation du rapport, comme il était, jusqu’à il y a quinze jours, membre du conseil de gouvernance. Il semble donc parler en connaissance de cause. Les experts demandent au recteur de faire régner plus de transparence et de démocratie au sein de l’Université, associant les doyens, les conseils univer­sitaire et facultaires, les enseignants-chercheurs et les doctorants ou étu­diants à l’auto-évaluation, à la rédaction du plan quadriennal et, plus généralement, à la prise des décisions stratégiques et à la résolution des questions pratiques. 

Les concepts caractéristiques de l’Université du Luxembourg, comme notamment le tutorat, l’interdisciplinarité, le multilinguisme ou la mobilité des étudiants, manqueraient aussi bien des moyens humains et financiers que de structures d’accompagnement claires pour leur mise en pratique. Pourtant, entre 2007 et 2009, la dotation étatique pour l’Université est passée de 48,5 à 72 millions d’euros, somme à laquelle s’ajoutent certains salaires de fonctionnaires et employés et des budgets pour des projets de recherche spécifiques, comme pour la valorisation du patrimoine culturel et historique (210 000 eu­ros en 2009), le stage pédagogique (400 000 euros) ou dans le domaine de la jeunesse (380 000 euros)… des sommes plutôt conséquentes.

Si tous les grands partis affichent désormais, dans leurs programmes électoraux, leur soutien entier au projet Uni.lu, il est frappant aussi que tous y voient une sorte d’atelier de réparation de la société et de l’économie luxembourgeoises. Selon l’orientation gauche/droite du parti, il demande à ce qu’elle soit orientée vers la recherche dans le domaine du développement durable, de l’innovation dans le domaine de l’économie, de l’identité ou de la cohésion sociale. L’approche utilitariste prévaut partout, avec néanmoins une différence notable dans la politique de financement : si les Verts sont pour un financement majoritairement public7, le LSAP et le CSV estiment qu’un co-financement par des moyens privés contribuerait à l’indépendance et à l’autonomie de l’Université par rapport à l’État. Le DP veut même coupler le salaire du chercheur au succès de son unité de recherche, notamment dans la quête de sources de financement… 

Seul le LSAP s’engage sur les grands principes d’une université, la plus-value qu’elle apporte à une société, peu palpable et sans retombées économiques directes, comme sa capacité à augmenter le niveau d’éducation de la population. Le comité d’experts met d’ailleurs en garde devant les malentendus que peuvent générer les relations avec les milieux économiques associés, si ces relations ne sont pas définies de manière assez claire (p. 27), le commerce ou l’industrie risquant de vouloir prendre trop d’influence sur la recherche appliquée. 

À noter que l’axe de recherche 5, dans le domaine de la finance, est celui qui s’en sort le plus mal dans l’évaluation, avec notamment la critique d’une désorganisation assez totale à la Luxembourg School of Finance, grand dada du CSV, qui serait en outre « trop fortement influencée par ses parties prenantes » (p. 19). Il est vrai aussi que cette évaluation remonte à 18 mois et que depuis lors, une nouvelle équipe dirigeante y a été mise en place. Le mandat du Comité d’experts et de son président est prolongé pour une prochaine évaluation.

1 Voir supplément Élections du Land du 12 décembre 2008, où l’ancienne ministre de l’Enseignement supérieur Erna Hennicot-Schoepges (CSV) déclara : « Je regrette que le domaine de la recherche n’ait pas été davantage accompagné, voire porté par la Fedil et l’industrie en général. Je ne me souviens que de leur opposition au projet, alors même qu’une recherche de pointe dans les domaines liés à l’économie luxembourgeoise, comme les satellites ou l’analyse des matériaux, aurait vraiment apporté un plus à ces entreprises. »

2 « Weil ich mit einem unbegrenzten Fanatismus gegen eine luxemburgische Universität bin, weil ich Angst habe vor der Betriebsblindheit junger Luxemburger, die nicht mindestens vier Jahre im Ausland studiert haben. Ich fürchte den akademischen Inzest, » étaient ses arguments contre la création d’une université au Luxembourg en avril 1997, dans une interview au mensuel Forum (n°175). 

3 Le rapport complet peut être téléchargé en format .pdf sous www.mcesr.public.lu.

4 Les deux membres Paolo Mengozzi et Pàll Skúlason sont remplacés par le professeur Maurice Quénet, juriste français et conseiller d’État en service extraordinaire et le physicien slovène Danilo Zavrtanik. Président de l’Université de Nova Gorica ; tous les autres mandats ont été prolongés et Raymond Kirsch, ancien directeur général de la Banque et Caisse d’Épargne de l’État, reste le président du Conseil de gouvernance (arrêté grand-ducal du 13 mars 2009, publié dans le Mémorial B du 26 mars). 

5 La prolongation de son mandat, pour une durée de cinq ans à partir du 1er janvier 2010, a été signé par le grand duc Henri le 13 mars dernier, soit deux mois après la proposition de renouvellement du conseil de gouvernance. 

6 Les axes sciences de la vie, droit européen et droit des affaires, sciences de l’éducation et études luxembourgeoises récoltent chacun une note A (le comité promet même un « brillant avenir » à ce dernier axe, p. 20), alors que la sécurité et la fiabilité en informatique et la finance ne reçoivent qu‘un B. 

7 Ils veulent « assurer que les chercheuses et chercheurs ne passent pas plus de temps à rechercher des sources de financement publiques et privées qu’à travailler sur leur projet de recherche ». 

josée hansen
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