Making of : En Tiger am Rousegäertchen

La première fois comme tragédie, la seconde comme farce

d'Lëtzebuerger Land du 28.10.2016

Peut-on se moquer d’une OPA ? Peut-on faire rire avec des chiffres d’affaires, des pourcentages, du capital flottant, des dividendes ou des rendements ? Lorsque Marc Limpach commença à travailler sur En Tiger am Rousegäertchen, une pièce sur la reprise d’Arcelor par Lakshmi Mittal, il avait comme sources des centaines d’articles et d’émissions sur cette actualité économique qui tint tout le pays – et les milieux économiques européens et au-delà – en haleine durant toute l’année 2006, deux livres (Cold Steel – Britain’s richest man and the multi-billion-dollar battle for a global empire de Tim Bouquet et Byron Ousey et Mittal Arcelor – Les dessous du bras de fer de Françoise Gilain), ainsi que les documents parlementaires sur les discours politiques et initiatives législatives de cette année-là. Il aurait donc pu en faire une pièce de théâtre documentaire inspiré de Peter Weiss ou de Milo Rau. Mais le sous-titre du spectacle le situe clairement dans le domaine de l’humour : « une farce ». « D’ailleurs », dit Frank Feitler, le metteur en scène, à la télévision, « j’ai de plus en plus de mal à faire des choses sérieuses ».

Depuis un mois, l’équipe autour de Frank Feitler répète dans la grande salle au premier étage du théâtre des Capucins. L’espace est dépouillé, un frigo, du café gardé toute la journée au chaud dans une cafetière, toutes sortes de costumes sortis du fonds sont accrochés à des portants, quelques tables avec des chaises servent de point de ralliement. Deux tiers de la salle sont utilisés comme scène de répétition, sol et mur noirs, simples néons au plafond, au fond, un pont surélevé. Chacun des acteurs, Luc Feit, Steve Karier, Désirée Nosbusch, Josiane Peiffer, Christiane Rausch, Annette Schlechter, Serge Tonon et Anouk Wagener, incarneront plusieurs rôles. Au début, il s’agit de mettre en place les scènes ; depuis deux semaines, l’ensemble travaille à élaborer les dialogues, ajouter des pointes et des calembours, à affiner les personnages, leur donner plus de consistance. L’essentiel est de savoir : qu’est-ce qui est rigolo ? Quelles situations, quelles scènes, quels personnages font rire par leurs postures, leurs attitudes, et peut-être aussi un peu par leur gaucherie ? (voir d’Land 43/16).

Ce qui est sûr, c’est que Lakshmi Mittal ne fait pas rire. Lui, qui apparaît si subrepticement, comme le père de Don Giovanni chez Mozart, comme un spectre sorti des ténèbres, et veut s’approprier le joyau de l’industrie nationale par une offre d’achat hostile. Désirée Nosbusch incarne un Mittal souriant et smart, persuadé qu’il a raison et qu’il remportera la bataille. Il a en face de lui une direction d’Arcelor complètement prise au dépourvu, qui n’a l’air ni préparée à ce cas de figure, ni à même d’éviter la reprise de la société. Dans la pièce, Guy Dollé, l’homme qui a grandi « à l’ombre des hauts-fourneaux » en Lorraine et qui affirme avoir de l’acier dans ses veines, est aussi dépassé que Joseph Kinsch, l’aristocrate, ou Michel Wurth, le jeune porteur d’espoir. John Castegnaro, le syndicaliste, affiche le même patriotisme économique que les patrons auxquels il est censé s’opposer. Ici, leurs personnages (jamais nommés) sont exagérés pour le persifflage d’un milieu luxembourgeois protégé qui paraît clownesque face à une attaque atomique venue du (tiers) monde globalisé. D’ailleurs, au sein d’Arcelor, le projet de défense portait le nom de code « project Tiger » – cela ne s’invente pas.

« Qui est le destinataire de ce discours ? », se demande Steve Karier. Il a un long monologue à énoncer, sur la fierté de tous les employés d’Arcelor de produire de l’acier de qualité, d’appartenir à une grande tradition de sidérurgiste, une entreprise transparente et cotée en bourse, qui aime ses actionnaires et le prouve en leur versant des dividendes respectables et qui est soutenue par le monde politique et par les citoyens luxembourgeois. Alors que l’autre, l’attaquant, « cet Indien », ne produirait que de l’acier de mauvaise qualité, aurait une « entreprise familiale », que comparer les deux produits serait comme « comparer du parfum et de l’eau de Cologne ». Ce sont des choses qui se sont dites jadis, des citations réelles, qui semblent tellement absurdes quand elles quittent les salles de conseil d’administration et sont sorties de leur contexte. À qui Steve Karier doit-il adresser son discours ? Aux collègues de la direction d’Arcelor, aux actionnaires, au public ?

Frank Feitler fait les cent pas autour des tables, légèrement penché vers l’avant, mains croisées sur le dos, comme il fait toujours pour réfléchir. « Essaie de t’adresser aux actionnaires… » propose-t-il. Steve Karier s’exécute. En trois semaines, il aura essayé de crier, de prendre un micro, de marcher sur le bord de la scène, de monter sur une chaise, de parler fort et de parler bas…

Le ton juste arrive avec l’improvisation, souvent spontanément, comme lorsque lui et Luc Feit répètent leurs scènes de « grand ministre » de l’Économie et de « plus grand ministre » des Finances… Jeannot Krecké et Luc Frieden à l’époque, surpris eux aussi par cette OPA, et en plus laissés seuls à la maison par leur Premier ministre, Jean-Claude Juncker, qui était en mission de coopération au Mali ce jour-là. Ça non-plus, ça ne s’invente pas. Faut-il communiquer ? Ne pas communiquer ? En un tour de main, Luc Feit et Steve Karier sont les Dupont et Dupond de la politique autochtone, un peu gauches, un peu crétins, qui marchent au pas décalé et se reprochent mutuellement de ne pas savoir quoi faire. Discrètement, mais avec un plaisir non dissimulé, Anouk Wagener les accompagne au piano, et, avec quelques notes, enfonce le clou d’un gag ou d’une situation comique.

Encore deux semaines et demie jusqu’à la première, il faut commencer à décider des costumes, des quelques accessoires qui permettront aux acteurs de changer rapidement de rôle, du maquillage... Les premiers filages ne duraient qu’une heure, beaucoup trop rapide, il n’y avait pas de respirations, pas de place pour qu’une situation se développe, qu’une blague prenne tout l’espace. Le comique est une machine de précision, où le corps, la voix et le rythme sont primordiaux.

Dans un coin de la scène, Annette Schlechter arrose ses roses, toute sa fierté. Elle est Marrechen, une dame âgée dont le cœur est encore avec la vieille Arbed, où son mari défunt a passé toute sa vie professionnelle. Finny (Chrëscht Rausch) la rejoint parfois, toutes les deux discutent alors de « cet Indien » plein aux as, qui veut engloutir l’Arbed. Elle sont les représentantes du peuple, un peu comme les deux vieux grincheux à la Muppet’s Show, qui commentent ce qui se passe sur scène et permettent au public de s’identifier à ce rejet collectif de la société civile luxembourgeoise face à cette OPA. Elles sont un peu décalées, un peu naïves, mais disent la peur identitaire de l’époque. Car derrière la rigolade de cette farce, il y a un constat politique (comme toujours dans les mises en scène de Frank Feitler) : la fusion d’Arcelor-Mittal était le moment où la mondialisation atteignit le Luxembourg, et où le côté idyllique du pays fut brisé par une manœuvre économique comme il s’en passa alors partout dans le monde. C’était l’éternelle lutte des anciens et des modernes, ceux qui voulaient que tout reste comme avant et ceux, surtout du milieu international, qui voyaient dans l’attitude protectionniste du Luxembourg un repli identitaire très conservateur. Alors, oui, avec le recul, on peut en rire. De toute façon, c’est toujours la meilleure chose à faire.

Le titre est une citation de Karl Marx, dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, reprise par Slavoj Žižek. En Tiger am Rousegäertchen – Eng Farce iwwer dem Mittal seng Iwwernahm vun der Arcelor, un texte de Marc Limpach, adapté par Frank Feitler et l’ensemble ; mise en scène : Frank Feitler ; assistance : Daliah Kentges ; avec : Luc Feit, Steve Karier, Désirée Nosbusch, Josiane Peiffer, Christiane Rausch, Annette Schlechter, Serge Tonon et Anouk Wagener ; répétition publique lundi 7 novembre à 20 heures ; première le 10 novembre au Studio du Grand Théâtre de la Ville de Luxembourg, représentations jusqu’au 15 novembre, puis la pièce partira en tournée ; plus d’informations : www.theatres.lu.
josée hansen
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