Mort du photojournaliste Martin Linster (1956-2017)

Un œil se ferme

La bibliothèque de Sarajevo, ravagée en 1994
Foto: Martin Linster
d'Lëtzebuerger Land vom 03.11.2017

Il fallait le voir en action. Comme lors de cette matinée automnale du 16 novembre 2006. Devant le ministère du Travail et de l’Emploi, au Rousegäertchen, des milliers de jeunes, élèves et étudiants, s’étaient rassemblés, furieux contre le ministre de l’époque, François Biltgen (CSV) et son projet de loi n°5611, qu’ils voyaient comme une précarisation de leurs futurs débuts professionnels. François Biltgen et son Premier ministre Jean-Claude Juncker (CSV) avaient surtout très mal communiqué en amont du projet de réforme, estimant que « les jeunes d’aujourd’hui » restaient de toute façon à l’« hôtel Mama » jusqu’à trente ans et préféraient aller en vacances après le bac plutôt que de s’inscrire à l’Adem. L’ambiance était explosive, Martin Linster était là, excité par l’adrénaline que procurent les manifestations, si rares au Luxembourg.

Il était dans la foule, saluait les jeunes, prenait en photo leurs doigts d’honneur à l’encontre du pouvoir, sympathisait avec cette rage juvénile de ne pas se laisser faire. Lorsque la foule commençait à jeter toutes sortes de projectiles en direction des forces de l’ordre postées à l’entrée du ministère, les journalistes se retranchaient dans le SAS entre les deux portes en verre. Martin Linster n’arrêtait pas de prendre des photos – après avoir salué les policiers, aussi – et prit, par la vitre, ces incroyables images de restes de jaunes d’œufs qui dégoulinent sur le logo du ministère. Sans conteste, Martin Linster était un photographe de guerre. Même au paisible Luxembourg.

Pour le comprendre, il fallait avoir discuté avec lui de la Yougoslavie, des guerres des Balkans, du démantèlement d’un pays, de Dubrovnik, de Srebrenica, de Sarajevo et de sa bibliothèque ravagée. Il a fait de multiples voyages dans la région durant les années 1990, certains en compagnie de son ami Boris Kremer. Ils y ont documenté la destruction, vu la haine et la mort. Cela le marquera à vie, lui, le fan des grands reporters de guerre comme James Nachtwey à l’époque. Il voulait toujours retourner dans des zones de crise, parlait de l’Afghanistan, de l’Irak ou de la Syrie – mais il n’en avait plus la force à la fin.

Né au Congé belge dans une fratrie de six enfants, il s’est lancé dans la photographie lorsque la famille s’est installée au Luxembourg, enchaînant les apprentissages auprès de photographes professionnels et les assistances dans des agences ou sur des projets – comme la grande exposition sur les 150 ans d’indépendance du grand-duché, en 1989 au Limpertsberg. Martin Linster avait des compétences sociales exceptionnelles, parlait à tout le monde – de l’homme politique en passant par l’agent de la circulation, de la commerçante du coin au directeur de banque qu’il connaissait de sa jeunesse. Ses métiers alimentaires, notamment en tant que serveur dans des bars branchés, avaient encore élargi ses connaissances, ce qui lui permit de connaître les rumeurs avant tout le monde et de toujours savoir à qui demander un renseignement ou un droit d’entrée.

Il n’était donc que normal que son chemin allait le mener tôt ou tard vers le photojournalisme. Il s’y lança d’abord en tant que free-lance au Gréngespoun (devenu Woxx depuis), avant de rejoindre le Land en 1997. Il en devint le premier rédacteur photo dans l’histoire alors déjà plus que quadragénaire de l’habdomadaire et ses photos originales nous enthousiasmèrent tellement qu’en 1999, la nouvelle maquette conçue par Vidale-Gloesener allait accorder une place prépondérante à la photo. Désormais, sur presque la moitié des pages rédactionnelles, ses images apportaient une touche d’humanité, un autre niveau de lecture, parfois même de l’ironie.

Martin avait de l’empathie pour ses sujets, que ce soient des enfants réfugiés ou des ministres, les humanisait ou les démasquait. Sa photo de la famille grand-ducale tout sourire parce qu’il avait glissé sur leur tapis est restée célèbre – même en tombant, il n’oublia pas de prendre la photo. Il cherchait toujours un angle original – n’hésitant pas à s’asseoir dans la boue s’il le fallait – et la composition qui faisait sens, jouant avec les ombres de ce noir et blanc si marquant de son travail, faisant référence à un tableau de Rodchenko ou une photo d’Edward Steichen. Il se moquait des amoureux de la technologie, de ces jeunes qui achetaient d’abord cinq objectifs avant de prendre leur première photo, car lui n’avait qu’un seul boîtier et un seul objectif de 50 mm. En photographie, sa nervosité naturelle devenait une qualité, Martin était souvent plus rapide et plus souple que ses camarades en costume-cravate. Et si un effet était douteux, il le corrigeait dans sa chambre noire avec des méthodes de McGyver.

Martin Linster ne sortait quasiment jamais de chez lui sans appareil, ne ratait pas une opportunité de prendre une photo. Il avait pris sa retraite en 2011, mais n’a jamais arrêté de photographier et d’exposer, en dernier au café Interview, son QG, des images du chantier d’en face. Martin Linster est mort le
22 octobre à l’âge de 61 ans.

josée hansen
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