Étudiants des pays tiers

Brain drain

d'Lëtzebuerger Land du 25.04.2002

«C'est très difficile…» est la phrase qui revient le plus souvent dans la bouche de Lucien Aziandjo, étudiant en deuxième année de gestion d'entreprises au Centre universitaire, originaire du Togo. Constatant la récurrence de problèmes basiques pour les étudiants africains au Luxembourg, il a fondé, début janvier, avec quelques collègues, l'Adeal, l'Association des étudiants africains au Luxembourg, asbl. dont il est actuellement aussi le président.

Pour les Luxembourgeois, la présence d'étudiants africains aux instituts d'études supérieures autochtones et les difficultés, voire lourdeurs administratives qu'ils endurent étaient brutalement devenues visibles lorsqu'en août 1999, le ministère de la Justice a fait expulser Fabienne Arlette Ayoumenie, alors étudiante en informatique au Centre universitaire (Cunlux), pour un problème de visa. L'étudiante avait même passé quelques jours à Schrassig, «mise à disposition» avant expulsion; l'indignation publique face à ce traitement lui avait garanti l'attribution d'une autorisation de séjour en bonne et due forme dès la rentrée suivante. Elle est toujours inscrite aujourd'hui au Centre universitaire.

Depuis lors, les choses ont changé, l'attitude de l'administration luxembourgeoise envers les étudiants non-communautaires semble s'être décomplexée, les formalités sont devenues plus coulantes. Et pourtant, ce n'est toujours pas évident de débarquer ici d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique latine avec la volonté de s'inscrire dans un institut universitaire - Cunlux, IST,  Iserp, IEES... Avant de venir, une inscription provisoire doit ouvrir les portes à l'obtention d'un visa d'un an, renouvelable en cours de cursus. Les étudiants qui arrivent directement par le biais d'une ambassade luxembourgeoise doivent déposer 2200 euros en tant que garantie bancaire auprès du ministère de la Justice, ceux qui arrivent par le biais de la Belgique, parce que le Luxembourg n'a pas de relations diplomatiques directes avec leur pays d'origine, doivent déposer une deuxième garantie bancaire en Belgique. Celle-là est plus substantielle encore, mais une grande partie en sera reversée en mensualités aux étudiants. En tout et pour tout, l'étudiant doit donc avoir plus de 12000 euros à sa disposition avant d'avoir fait le premier pas en Europe.

Puis il débarque au Luxembourg - probablement avec une vingtaine de degrés de différence en température... -, et va voir l'institut dans lequel il s'est inscrit, et là, les choses se compliquent: la pénurie en logements pour les étudiants devient de plus en plus dramatique. L'asbl. Wunnraum fir Studenten, qui gère sept maisons avec une centaine de chambres, qui coûtent entre 199 et 372 euros par mois, doit parer au plus urgent. Ce qui équivaut à ajouter des noms en bas des interminables listes d'attente. Le gouvernement a bien acheté l'ancien couvent au Limpertsberg qui pourra abriter 97 chambres supplémentaires, mais cela seulement après restauration des locaux. Et dans le projet Université de Luxembourg, il est prévu d'installer 650 logements pour étudiants, chercheurs et enseignants sur le site de Belval-Ouest, mais là encore, ce n'est réalisable qu'à moyen terme. Subsidiairement, il y a bien une liste de logements privés, chez l'habitant, mais en règle générale, il est très difficile d'en trouver et en plus, beaucoup de portes se ferment lorsqu'un étudiant est Africain, pour cause de racisme ordinaire («Nous aimerions bien, mais notre chien aboie lorsqu'il voit un Noir...» sic.) Or, les étudiants intéressés, c'est maintenant qu'ils arrivent. 

«Le logement est vraiment un problème très grave, nous ne pouvons quand même pas laisser les gens devant la porte!» Patrizia Arendt, responsable de l'accueil des étudiants de pays tiers à l'Institut supérieur de technologie (IST), vient à peine de caser tout le monde de cette promotion, et déjà, elle sait que 80, voire une centaine de nouveaux étudiants vont s'inscrire pour la prochaine année académique. Parmi ses 360 étudiants inscrits cette année au Kirchberg, l'IST compte 21 Camerounais, cinq Marocains, trois Tunisiens, trois Congolais. Un chiffre qui n'a fait que croître, en 1998 encore, il n'y avait que quatorze non-communautaires en tout. 

Et la demande explose, probablement aussi grâce à Internet, l'IST recevant 500 à 600 demandes d'informations par an par ce biais. Une fois qu'une communauté existe, les cercles s'élargissent assez vite par le bouche-à-oreille - ce qui expliquerait la forte présence des étudiants camerounais. Afin de faire une sélection, l'IST a introduit un examen d'aptitude e.a. en mathématiques, qui permet de garantir un certain niveau. Toutefois, ses structures ne sont pas extensibles, l'IST est au maximum de ses capacités, il faudra probablement réfléchir à un système de sélection égalitaire, identique pour tous les étudiants.

Que font-ils, ces étudiants? Pourquoi veulent-ils venir étudier au Cunlux plutôt qu'à la Sorbonne? Quels critères peuvent bien motiver le choix du Luxembourg? Lucien Aziandjo énumère: Luxembourg, pays calme et multilingue, qualité des formations aussi. À l'IST, ils s'inscrivent avant tout dans la section informatique, un choix qui est probablement surtout motivé par la langue, comme c'est la seule section francophone de l'école d'ingénieurs. Des cours de langues, lancés cette année, doivent aussi leur faciliter l'accès aux autres sections, germanophones (mécanique, génie civil, électronique), mais ces cours augmentent une nouvelle fois la charge de travail, l'horaire de base oscillant déjà autour des 32 heures par semaine.

Aux côtés des étudiants africains, l'IST accueille une deuxième communauté étrangère importante: les étudiants chinois, arrivés là par le biais de l'accord culturel que le Luxembourg a signé avec la Chine. Mais pour eux, les études sont nettement plus faciles, comme ils sont entièrement pris en charge par l'État luxembourgeois, qu'ils ont un logement garanti, des bourses mensuelles et tutti quanti. La première année de l'entrée en vigueur de cet accord, en 1999, ils étaient seize, depuis il y en a une dizaine par an, choyés pour prouver l'attachement du Grand-Duché à la Chine, afin de nouer des contacts économiques avec cet énorme marché en expansion aussi. Côté langue, ils sont germanophones, passés dans leur majorité par une formation intensive auprès des Instituts Goethe. Donc, ils choisiront toutes les autres sections, sauf l'informatique.

Et les autres? Si on peut bien sûr partir de l'hypothèse que seules les familles africaines bien situées peuvent envisager que leurs enfants fassent des études, en Europe de surcroît, «on ne peut pas comparer les niveaux de vie là-bas et ici, constate Lucien Aziandjo, les ressources financières d'un étudiant africain sont limitées.» Au Luxembourg, l'inscription aux instituts est entièrement gratuite, en dessous de trente ans, les étudiants peuvent automatiquement bénéficier d'une affiliation à la sécurité sociale. Mais ils n'ont pas droit aux bourses d'études classiques, réservées aux Luxembourgeois et communautaires (5017 bourses attribuées l'année dernière); les ressortissants de pays tiers ne pouvant en profiter que s'ils ont résidé au Luxembourg depuis au moins cinq ans.

«Quand on nous a averti de la situation précaire de ces étudiants, nous avons immédiatement cherché une solution pour parer au plus urgent, explique Dominique Faber du ministère de l'Enseignement supérieur. La ligne budgétaire 'aide aux élèves nécessiteux' permettait alors de débloquer assez vite de l'argent pour les aider.» Ainsi, 93 étudiants non-communautaires ont reçu chacun 3955 euros de bourse pour toute l'année académique (sur un total de 2957 étudiants inscrits cette années aux instituts luxembourgeois; en 2000-2001, il y avait 53 de ces bourses), ce qui équivaut à un salaire mensuel moyen au Luxembourg. Conscient de la nécessité d'une internationalisation de l'enseignement supérieur luxembourgeois en vue d'arriver à créer un jour une université qui rayonne au-delà de la région, le gouvernement semble prêt à vraiment faciliter et mieux organiser les choses. Mais a du mal à suivre.

Ainsi, un groupe de travail interministériel s'occupant exclusivement des étudiants des pays tiers fonctionne depuis quelques mois, regroupant des responsables des instituts d'enseignements et des représentants des ministères de l'Enseignement supérieur, de la Justice, de la Coopération et du Travail. «Jusqu'à présent, chacun regardait l'étudiant de son seul point de vue, se rappelle Dominique Faber, nos réunions permettent de tout mettre à plat, de mieux comprendre les contraintes de l'autre ministère et d'arriver à trouver des solutions qui facilitent les procédures.» La définition d'un «statut de l'étudiant» fait partie de cette stratégie. Et de continuer : «Nous ne pouvons pas faire une université internationale et oublier les étudiants!»

Des accords bilatéraux avec d'autres universités européennes doivent permettre un échange dans les deux directions: que les étudiants luxembourgeois puissent avoir un accès prioritaire à ces facultés par exemple, mais que des étudiants européens commencent aussi à s'intéresser aux cursus luxembourgeois, ce qui est actuellement surtout le cas pour les troisièmes cycles très spécialisés. Mais vis-à-vis des ressortissants de pays tiers, qui viennent plutôt pour les enseignements de base, une certaine méfiance semble toujours régner, on semble toujours craindre quelque part que l'inscription à un institut universitaire ne soit qu'un prétexte pour entrer dans l'espace Schengen. Même si l'assiduité avec laquelle la majorité de ces étudiants suivent les cours prouvent que cette crainte est injustifiée.

L'Adeal milite aussi pour que les étudiants africains puissent travailler à côté de leurs études, tout simplement pour pouvoir les financer. Or, actuellement, le travail rémunéré n'est permis que durant deux mois en été aux étudiants ayant moins de 25 ans, le ministère du Travail voulant éviter les abus, que les étudiants soient exploités par exemple, qu'un marché parallèle se crée. Les étudiants nécessiteux pourtant risquent de ne pas avoir le choix, d'accepter alors de travailler au noir afin d'arriver à joindre les deux bouts. Alors que des postes à temps partiel pourraient même leur être proposés à l'IST, en tant qu'assistants scientifiques ou en tant que bibliothécaires. Le groupe de travail du MCESR doit aussi discuter de ce point, qui demande un exercice d'équilibre entre droit du travail, protection des étudiants et besoins de ces derniers.

Après les études? Actuellement, tous les étudiants africains arrivés ces dernières années à l'IST sont encore en cours de formation, qui dure quatre ans en tout, depuis la réforme de 1996. Donc on ne sait pas encore dire quelle sera leur carrière, s'ils vont tenter de rester au Luxembourg et y trouver un emploi, ou s'ils vont repartir en Afrique, utiliser le savoir qu'ils ont acquis ici. Or, l'expérience d'étudiants africains du Centre universitaire prouve qu'en Europe, une formation absolument identique à celle des collègues luxembourgeois ne vaut strictement rien si on n'a pas le bon passeport, les mesures de protection du marché de l'emploi européen (voire de l'espace économique européen) accordant une priorité absolue de l'emploi aux ressortissants communautaires. Pourtant, l'Afrique compte plus de prix Nobel et plus de secrétaires généraux de l'Onu que le Luxembourg.

Donc, pour la majorité des étudiants non-communautaires, la fin des études risque d'équivaloir à la fin du visa de séjour. «Si je ne trouve pas ici, je peux toujours ouvrir mon entreprise au pays,» assure Lucien Aziandjo. Mais il ne comprend pas vraiment comment l'État luxembourgeois peut être prêt à laisser partir les gens formés sur place. Même si les pays en voie de développement ont aussi un besoin cruel en matière grise.

 

 

 

 

 

josée hansen
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