Œuvres de piano de Helen Buchholtz, par Marco Kraus

Une découverte… et un ravissement

d'Lëtzebuerger Land vom 09.06.2011

Rien de plus stimulant, pour qui reçoit des disques, qu’une personnalité à découvrir, qui plus est, dans un répertoire inédit. Ça le change assurément d’une Jupiter ou d’une Appassionata de plus ! C’est grâce au patient travail « archéologique » de la musicologue Danielle Roster, laquelle découvrit en 1998 l’œuvre posthume, portée disparue, de Helen Buchholtz (1877-1953), que « la première compositrice de l’histoire de la musique luxembourgeoise » qui, jusqu’à cette exhumation, passait pour une mystérieuse inconnue auprès des mélomanes même les plus avertis, commence aujourd’hui à être connue et reconnue sur le plan tant national qu’international. Huit ans après la parution d’un premier album comprenant des mélodies intimistes de l’Eschoise, Cid-femmes, fidèle à sa politique de promotion de la musique des femmes d’hier et d’aujourd’hui, présente, interprétées par Marco Kraus, les œuvres pour piano de ladite compositrice. L’occa­sion rêvée de découvrir une artiste d’une grande élégance.

L’album est sans doute l’une des plus heureuses surprises discographiques de ces dernières années, tant les pièces assemblées en un joli bouquet sont exquises de grâce et de sensualité. Classiques de forme et d’inspiration, ces pages accortes, sages, mais non dénuées de charme, manquent probablement d’un soupçon de folie, ce qui n’obère pas pour autant l’impression favorable de beauté – une beauté que nous qualifierions volontiers d’intemporelle plutôt que de surannée.

C’est que l’art de Helen Buchholtz ne se laisse pas aisément cataloguer. Il séduit tout simplement. Tout y est légèreté de ton, vivacité d’esprit, plaisir des doigts (qui courent sur le clavier)… et de l’oreille. Le fait que, à l’instar de ses compatriotes de l’époque, Buchholtz tourne le dos à l’avant-garde, qu’elle soit même, en un sens, « arrière-garde » (ces pièces sont indéniablement épicées de réminiscences notamment schumanniennes), ne nous apparaît aucunement comme une tare rédhibitoire. Comme dit le poète : « Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse » ! Reflétant les préoccupations d’une créatrice autodidacte qui, en quête d’un langage syncrétique, fonctionne sur la projection d’opposés adjacents, le présent disque mêle allègrement les genres sans qu’il soit loisible de distinguer un fil conducteur dans le chatoyant kaléidoscope d’images pianistiques qui nous est proposé. Et alors ? Tant que la diversité ne nuit pas à l’unité. Ce qui est le cas.

Écrites avec beaucoup de goût, tirant fort bien parti des possibilités expressives tant mélodiques que rythmiques du piano, les pages proposées – toutes également agréables voire délicieuses, tout en n’étant pas des sucreries galantes dépourvues d’émotion vraie – révèlent un réel savoir-faire. Mélodies éthérées, harmonies voluptueuses, nappes sonores suaves, tels sont les ingrédients majeurs qu’utilise notre cordon-bleu musical qui n’a d’autre ambition que de flatter le palais du gourmet par la joliesse, la finesse et la délicatesse de ses créations. La Barcarolle qui ouvre le programme constitue à nos yeux l’une des pièces les plus abouties, et, partant, l’un des attraits principaux de cette anthologie. Bâti sur un rythme impair, son thème, très (sur)prenant de par les inflexions mélodiques et harmoniques dont il fait l’objet, marque incontestablement l’auditeur.

Les Quatre Menuets, en revanche, nous ont paru moins réussis, dans la mesure où, malgré l’empreinte personnelle que la compositrice entend conférer à cette forme traditionnelle, ces musiques sympathiques et de bonne compagnie ne sont pas exemptes d’un certain académisme. Pièce de caractère au climat mystérieux, aux harmonies raffinées, la romantique Ballade en fa mineur (dont la facture très libre n’est pas sans rappeler celle de la fantaisie ou rhapsodie), représente, à notre sens, le deuxième sommet du disque. Inspirées de la suite de danses baroques, les Quatre Danses jouent sur une alliance de styles antithétiques, baroque et romantique. Une ambiguïté dont le pianiste luxembourgeois se joue avec aisance, tout en retenant des effets de manche qui risqueraient de paraître factices.

Empreint d’une tendre mélancolie, le Notturno qui suit est un petit joyau. Non seulement il illustre, à lui seul, toute une époque, mais il permet de prendre la mesure de la profonde sensibilité musicale et poétique de notre compositrice. Mais c’est peut-être la dernière œuvre, la Sonate en do dièse mineur, qui laisse l’impression la plus durable. Composition élaborée, elle contribue grandement à la réappréciation de Buchhotz. Menée avec beaucoup d’esprit, elle est formidablement mobile, à l’image de son premier mouvement, chargé d’une impétuosité qui séduit immédiatement. Nonobstant ses contrastes dynamiques et rythmiques, elle reste lumineuse, expressive, sans une once de lourdeur.

Dans ce genre de disque florilège, le principal reste pour l’interprète de trouver à chaque fois la clé, i.e. le ton spécifique des œuvres. C’est chose faite avec Marco Kraus qui fait montre ici d’un ton badin, là d’un ton grave (divertissement et sérieux sont traités avec le même bonheur et la même vérité musicale), mais toujours en insufflant une vraie vie à ces pages sensibles dont les rares faiblesses sont largement compensées par la qualité d’une interprétation qu’aucune faute de goût ne vient perturber, tant elle est sobre et soignée, cherchant à mettre en valeur les détails de l’écriture autant que l’expression des sentiments. Non seulement le pianiste de chez nous pénètre ces partitions avec un jeu sincèrement engagé, marqué par une belle intensité spirituelle, mais il en a également une intelligence approfondie, comme en témoigne l’analyse térébrante qu’il en fait dans la notice.

On saluera donc sans arrière-pensée ce CD diablement séduisant ainsi que – grâce lui en soit rendue – le Cid-femmes sans lequel il n’aurait pas vu le jour. Loin d’être une exhumation gratuite comme on en voit fleurir tant et dont l’intérêt se révèle bien plus anecdotique que pédagogique ou artistique, la présente réalisation, en ressuscitant une créatrice autochtone dont l’importance a été très insuffisamment soulignée jusqu’à ce jour, exhume un pan significatif de notre patrimoine musical. Rarement une gravure nous a paru à ce point justifiée. Car c’est bel et bien à la découverte d’une pionnière qu’elle nous convie. Un must pour mélomanes en mal de découvertes.

Enregistrement réalisé par le Saarländischer Rundfunk, les 22 et 23 avril 2009. Minutage : 55’46. Piano net et bien timbré. Excellent livret trilingue (anglais-allemand-français) comprenant des textes éclairés et éclairants de Danielle Roster, Marion Gera
José Voss
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