Dépréciaition, dédain, discrédit

Méandres préélectoraux

d'Lëtzebuerger Land vom 11.09.2015

Promesses non tenues Le rendez-vous annuel du monde des affaires à la Foire internationale de Thessalonique est une coutume grecque depuis des décennies : les responsables des partis y présentent leur programmes économiques pour l’année à venir. Le 13 septembre 2014 Alexis Tsipras, alors président de la Coalition de Gauche Radicale – Syriza – avait présenté le fameux « Programme de Thessalonique » : il s’agissait du discours inaugural de sa campagne électorale. Ce programme contenait les mesures phares que le parti entendait appliquer dès les premiers jours de son investiture au gouvernement pour une sortie de crise de la Grèce. Le cahier de charges était fondé sur quatre piliers : le traitement de la crise humanitaire – la lutte contre la pauvreté et les effets de l’austérité – ; le redémarrage de l’économie ;la restauration de l’emploi avec les garanties d’un droit du travail revigoré et consolidé ; et la refonte citoyenne des pouvoirs de l’État – réformes dans les institutions et les administrations.

Promesses réitérées Le 6 septembre dernier, Alexis Tsipras, président de Syriza et Premier ministre sortant, a présenté le « nouveau programme de Thessalonique ». L’intervention, qui comprenait le programme économique et politique pour les quatre prochaines années, fût attendue : il a expliqué l’obligation de signer le mémorandum pour sauver le pays de la faillite et a promis que dans ce cadre il allait mener une politique de gauche et restaurer le niveau des liquidités bancaires en recapitalisant les banques et en accélérant l’absorption des Fonds structurels Européens (ESPA en grec), créer une Banque de Développement, relancer de la filière agricole, soutenir l’économie solidaire ainsi que lutter contre la fraude fiscale, les cartels et l’oligarchie… les promesses de M. Tsipras ressemblaient fortement à celles qu’il était venu défendre un an plus tôt au même endroit. Or, neuf mois sont passés depuis l’élection de Syriza en janvier et l’espoir – « L’espoir est arrivé » étant le slogan de Syriza aux élections précédentes – à cédé sa place à un « On met un terme à l’ancien, on gagne demain », pour le moins ambigu.

Dépréciation, dédain, discrédit Les sondages d’opinion – dont le manque de précision est connu –prédisent, à l’heure qu’il est, une maigre victoire de Syriza – donc un faible gouvernement de coalition. Ce qui est surtout attendu c’est l’abstention et le vote « revanche » : « J’ai réellement espéré en janvier, maintenant, avec mon pays toujours sous la tutelle des banques, je ne sais même plus si je vais voter », explique Marios, jeune photographe. « La temporalité politique, continue-t-il, a été extrêmement dense ces derniers mois. Il est très difficile de trouver le calme nécessaire afin de comprendre la situation et de prendre position. Il n’y a pas d’espoir pour ce pays, nous sommes enfermés dans un cercle vicieux. La succession des sentiments contradictoires, des exaltations aux chutes, des espoirs aux désespoirs nous ont épuisés : la sphère politique a couvert toutes les autres sphères de notre existence depuis des mois et maintenant, avec ce retournement, avec la signature d’un mémorandum dont l’objectif n’est même pas les réformes qui devraient être appliquées pour le redressement du pays, mais une politique d’austérité destructrice, nous sommes officiellement perdus ».

À la question concernant le parti dissident de Syriza, l’Unité Populaire, il répond que rester cohérent avec ce qu’il a voté il y a neuf mois, serait de « voter pour eux. Mais, ils n’ont aucun plan, ils utilisent comme argument l’amitié avec la Russie, la Chine et d’autres pays totalitaires… Nous sommes en réalité dans quelque chose qui est pire qu’un cercle vicieux. »

Bavardages télévisés Le soir du 9 septembre a eu lieu le premier débat préélectoral télévisé depuis six ans. Particularité grecque : les sept chefs de partis présents actuellement au Parlement on fait face à sept journalistes. Pourquoi ? Parce que toutes les chaînes principales (dans leur majorité privées) voulaient être présentes. Le débat a eu lieu dans les studios de la Radiotélévision grecque publique qui avait été brusquement fermée par la Nouvelle Démocratie il y a plus d’un an et rouverte par Syriza récemment. La reconnaissance par la société internationale du fait que la dette grecque est insolvable ;la mesure prise par Syriza selon laquelle 300 000 personnes vivant sous le seuil de pauvreté auront l’électricité gratuite et des coupons pour se nourrir ; l’accès gratuit – mais comment ? – à la santé pour tout le peuple grec ; ainsi que l‘engagement pour les réfugiés – malgré le fait que la situation dépasse les capacités du pays – étaient les seuls arguments d’un Alexis Tsipras ayant capitulé à la signature du mémorandum : n’ayant donc pas tenu sa promesse fondamentale initiale. Ce qui a donné l’occasion à tous les autres chefs de parti de justifier l’application de ces mesures destructrices ou sinon la nécessité d’une sortie de la zone euro, voire de l’Union. Étant encore au tribunal, le parti fasciste Aube dorée était absent du débat – « et l’espoir de tous est qu’il ne “brille” pas par son absence », remarque Maria, enseignante.

Les Incantadas (Les enchantées) Ces statues romaines du IIe siècle après J.C. résument peut-être à elles seules, et mieux que tout, la situation finalement diachronique de la Grèce. Elles ont été volées par l’helléniste français Emmanuel Miller en 1864. Thessalonique était alors sous occupation ottomane et le sultan, ayant reçu une somme considérable de la part du Français, avait « donné » ce patrimoine à la France. Depuis, elles « appartiennent » au Musée du Louvre1. Suite à plusieurs tentatives échouées de rapatriement du patrimoine grec – comme pour les marbres du Parthénon et d’autres antiquités qui sont à Berlin et à Londres – ; et suite à un financement public et privé, elles ont été moulées et transportées pour 150 000 euros à la Foire internationale de Thessalonique qui cette année fête ces 80 ans et expose, à cette occasion, les copies. Elles seront ensuite offertes à la ville. Cet événement « festif » et émouvant pour la ville, passe non seulement inaperçu en raison de l’actualité politique ; mais il atteste surtout de l’impuissance d’un pays de réclamer ce qui historiquement lui revient. Évidemment, sur le site du Musée du Louvre il n’est nulle part mentionné que les statues furent l’objet d’un vol. Preuve historique éclatante du pillage d’un pays faible qui, du moins pour le moment, n’a pas les moyens de son indépendance. C’est d’ailleurs le sentiment le mieux partagé par les Grecs quelques jours avant les élections.

1 Le trésor vient par ailleur d’être fièrement exposé au Musée du Louvre. Exposition « Au royaume d’Alexandre le Grand – La Macédoine antique », du 13 Octobre 2011 au 16 Janvier 2012.
Sofia Eliza Bouratsis
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