Jeune public

Faire foisonner les créativités

d'Lëtzebuerger Land du 18.09.2015

« Maintenant nous allons entrer dans un espace très dangereux pour moi... je n’ai pas le droit de regarder, sinon je vais vouloir tout acheter ! » Grand sourire, pas vif, œil pétillant, Marianne Donven nous ouvre les portes, en cet après-midi de fin d’été, de l’atelier de Sumo, sis dans le tout nouveau Hariko. « Dangereux », car la co-fondatrice des lieux est une fondue de peinture moderne et que les œuvres colorées de l’artiste font frétiller sa sensibilité. À côté de Sumo s’est installé son copain Stick, autre street artiste, graffeur, qui travaille aussi comme éducateur de longue date. Leur grand atelier conjoint, tapissé de toiles, est à l’image du reste de la maison. L’ancien bâtiment Sogel, géré par la Croix Rouge et situé à Bonnevoie, Dernier Sol, à côté du Foyer Ulysse et à cinq minutes de la gare de Luxembourg, a opéré cet été une véritable mue : ses quelques mille mètres carrés sont en passe de devenir un lieu de foisonnement artistique où peintres, breakdancers, vidéastes, plasticiens... vont œuvrer à partager, échanger et créer avec le jeune public. Du mercredi au samedi de 14 à 19 heures, les jeunes de douze à 26 ans sont invités à venir à la rencontre des seize artistes en résidence, et à participer s’ils le souhaitent à des workshops (sur inscription, gratuits pour les membres, qui se seront acquittés de cinq euros pour l’année). Parmi les premiers : graffiti et breakdance le 23 septembre, atelier lumière et recyclage de petits objets le 24, wallworks et lino le 25, couture le 26.

L’immense sous-sol va accueillir le groupe de ska Los Dueños, l’association Songwriters of Luxembourg, bien connue du public de Neimënster et dont la vocation est d’accompagner les chanteurs en herbe. Et aussi, An Apple a Day, un groupe de métal : « J’ai peur que toute la maison tremble ! s’exclame Marianne, rassurant tout de suite, malicieuse : « Ils m’ont dit qu’ils étaient des spécialistes de l’insonorisation... » À leurs côtés aussi, un jeune art thérapeute qui a étudié le théâtre et la pédagogie et souhaite utiliser l’un pour servir l’autre. Puis dans les étages, d’autres « thérapeutes artistique », la peintre Elena Bienfait, la plasticienne et créatrice de marionnettes Aude Legrand, la couturière et costumière Carmen di Pinto. Et encore Lara Schmitz, jeune peintre de seize ans, le breakdancer Looping, les peintres Steve Veloso et Sophie Medawar, l’illustratrice Aline Forçain, les cinéastes Marylène Andrin-Grotz (scénariste et réalisatrice) et Laura Schroeder (réalisatrice), Like Sader (street art), Nina Kayser (bijoux) et Leif Heidenreich (graphiste, bricoleur).

Avec son style résolument indus (l’ascenseur spécial lourdes charges...), Hariko est comme un immense labyrinthe qui change d’ambiance au gré des différents ateliers et des espaces communs : là, des personnages de manga dessinés par des jeunes sur un mur, habillé par les couleurs de Stick, ici le « mur des réfugiés syriens », sur lequel de jeunes migrants du Point Jeunes d’Esch-sur-Alzette ont dessiné leurs craintes et leurs espoirs, là encore une cage d’escalier constellée de jets de peinture enfermée dans des ballons. En bas, le salon vintage où s’alignent de confortables fauteuils en cuir ou en tissu, entourés des murs repeints par Sumo et de jeunes bénévoles, de l’autre côté de l’espace cafétéria, encore en chantier. Dans quelque temps, la Croix Rouge ouvrira aussi un espace consacré à une boutique d’occasion.

L’éphémère Hariko sera actif de façon sûre jusqu’en septembre 2016, et au-delà, espère Marianne Donven. Les appels à projets ont été lancés début août : « En deux semaines, la maison était pleine ! » se réjouit-elle. Ce qui prouve deux choses : qu’il y a un énorme besoin d’espace de travail pour les artistes, et que ces derniers sont motivés par l’idée de travailler avec le jeune public. Car là était l’un des, sinon le principal critère de recrutement. Hariko est en effet directement inspiré du Gramsci Monument de l’artiste suisse Thomas Hirschhorn, dans le Bronx à New York. Un lieu pionnier en matière d’ouverture de la culture vers un plus large public, plus jeune, plus populaire, prenant appui sur les idées d’Antonio Gramsci, notamment quand il écrit : « Chaque être humain est un intellectuel », en écho à Joseph Beuys (« Chaque être humain est un artiste »).

À présent que les artistes ont pris ou s’apprêtent à prendre possession des ateliers, reste à « motiver les jeunes » : « Ils doivent prendre deux décisions : venir ici, et participer ! L’idée est de les pousser à oser s’exprimer, sans jugement aucun, de leur donner une meilleure estime d’eux-mêmes grâce à l’appartenance au groupe, de leur permettre de découvrir leur propre créativité... » détaille Marianne Donven. Avant même la rentrée scolaire, plusieurs professeurs, éducateurs, responsables de divers foyers, ont déjà poussé les portes de Hariko. Pour le moment, les différents espaces sont encore un peu calmes, mais la visite laisse pressentir un riche foisonnement créatif. À voir notamment lors des portes ouvertes du 23 octobre.

Pour plus d’informations : http://hariko.lu.
Sarah Elkaïm-Mazouni
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