À propos Rotondes

Un potentiel de renouveau

d'Lëtzebuerger Land vom 13.04.2000

Les rotondes des CFL, c'est d'abord une histoire de géographie urbaine, non pas abstraite, mais vécue par des générations.

De tout temps, pour se rendre à la Gare ou « en ville », les habitants de Bonnevoie, quartier le plus peuplé de la ville, ont dû remonter la longue rue de Bonnevoie pour contourner le vaste no man's land des chemins de fer qui, depuis le milieu du XIXe siècle, sépare leur localité du reste de la ville.

Ils ont ainsi longé un ensemble d'endroits parmi les plus laids de la ville : au milieu de la rue de Bonnevoie la passerelle pour piétons vers la Gare, dans un état déplorable depuis toujours ; ensuite un long mur laid derrière lequel se cachaient ces fameuses rotondes, à peine visibles, mais suffisamment pour constater qu'elles étaient en piètre état ; puis un urinoir en haut de la rue de Bonnevoie qui embaumait à des centaines de mètres ; une tour d'eau en béton grisâtre, avec des alentours aux broussailles jamais nettoyées, dépotoir de tous les détritus imaginables ; enfin le triste pont métallique dit « pont noir » enjambant les rails pour déboucher sur le quartier de la Gare par la place Wallis.

Mais les rotondes, c'est aussi la mémoire architecturale de Bonnevoie qui, de petit village né autour d'une abbaye, est devenu au XIXe siècle un vaste quartier populaire en symbiose avec le chemin de fer.

Les rotondes, constructions circulaires en pierre naturelle d'un diamètre de 52 mètres et d'une hauteur de quinze mètres, datent de 1875. Le toit en métal était surmonté d'une petite coupole en verre. Elles étaient destinées à l'entretien des locomotives à vapeur ; chacune pouvait en recevoir 18 à la fois. On imagine facilement le bruit de ces mastodontes de fer et d'acier, les sifflements stridents, la grosse vapeur blanche et la suie noire qui retombe sur les alentours. En 1907 un nouvel hangar pour locomotives fut construit à Howald et les rotondes de Bonnevoie furent désaffectées, à la grande satisfaction des habitants des alentours qui avaient souffert des nuisances qu'elles engendraient, comme le signale l'historien local Jean-Pierre Pier dans son histoire de Bonnevoie. En 1944 les Allemands firent sauter la tour d'eau au nord des rotondes ainsi que l'aiguillage adjacent, sans cependant endommager les rotondes.

Les rotondes furent classées par décision gouvernementale du 18 janvier 1991. Mais depuis lors, le dossier historique et architectural de ce « monument national » est resté désespérément vide. Manifestement, ces édifices ne présentaient aucun intérêt pour les décideurs culturels et les conservateurs de sites et de monuments, plus attachés à bichonner amoureusement fermes paysannes et vestiges de fortification. Romantisme d'une époque amoureuse de façades.

Pour les rotondes de Bonnevoie, rien de tel. Elles sont prosaïques, témoins de l'histoire des chemins de fer et d'un quartier toujours considéré comme un peu à part par les bourgeois de la ville haute et des beaux quartiers.

C'est justement pour cette raison que les rotondes de Bonnevoie doivent être réintégrées dans le tissu urbain. Une des premières exigences est de porter la réflexion sur les mutations récentes des quartiers environnants. Les interventions en cours sur cette partie de la ville sont contradictoires. Ainsi, la rocade de Bonnevoie a aggravé la coupure entre le quartier de Bonnevoie-Nord et le reste de la ville tout en libérant la localité d'une partie de la circulation de transit. D'autre part, le plan d'aménagement particulier du quartier Wallis entend urbaniser pour les rapprocher, du moins visuellement, les rues de part et d'autre de la rocade et de la tranchée des chemins de fer recouverte pour servir de parking.

Le vaste terrain sur lequel se trouvent les rotondes s'offre comme prolongement de ce plan d'aménagement, avec deux finalités essentielles : d'abord celle de réunir les quartiers de Bonnevoie-Nord et de la Gare ; ensuite celle de donner un véritable coeur nouveau, un centre social à ces deux quartiers. Le renouveau par les rotondes !

Car ce sont là, à bien des égards, des quartiers laissés pour compte depuis des décennies par les décideurs de la Ville et de l'État. Le quartier de la Gare n'a aucune infrastructure sociale et culturelle publique ; la vie associative s'en est ressentie depuis toujours. Si la municipalité sortante a ressorti de ses cartons les plans d'un centre associatif rue de Strasbourg quinze jours avant les élections communales du 10 octobre 1999, il faut savoir que ces promesses datent du début des années 90. Le quartier de Bonnevoie-Nord est de même à peu près totalement dépourvu d'infrastructure de toute sorte : places de jeux, salles de réunion, maison de jeunes, etc.

Ce sont en partie des quartiers en pleine mutation dont la population a beaucoup changé ces dernières années, avec une forte population d'immigrés et beaucoup de jeunes à côté d'une population luxembourgeoise implantée depuis longtemps. 

Ce sont donc des quartiers sur lesquels devrait se pencher un urbanisme de qualité. Malheureusement, les urbanistes, poussés par les décideurs politiques, sont surtout intéressés par l'écoulement rapide de la circulation, le stationnement confortable des consommateurs, la valorisation lucrative des terrains publics et privés.

Or ces quartiers-ci ont besoin d'un urbanisme qui prenne en compte aussi et avant tout la cohésion sociale, la qualité de vie des habitants, le développement d'une nouvelle culture de la proximité, à côté du renouvellement d'une partie de l'habitat.

Ce n'est donc pas d'un nième centre culturel ni d'ouvrages de prestige dont on a besoin ici, mais bien d'une infrastructure fonctionnelle pour et avec les habitants. C'est la raison pour laquelle les projets présentés jusqu'ici comme ceux à venir ne sont intéressants que s'ils s'inscrivent dans les quartiers environnants, les respectent tout en apportant une plus-value aux habitants, et non pas de nouvelles nuisances sous forme de tapage nocturne et de circulation automobile. 

Il semble bien que les débats académiques sont près de se terminer et que l'on en vient aux choses « sérieuses ». Déjà, le programme gouvernemental mentionne l'intégration des rotondes dans un concept d'urbanisme à élaborer en commun avec la Ville.1 Apparemment, ces derniers temps, on a avancé beaucoup plus vite qu'on n'aurait pu le croire il y a un ou deux ans. Pour beaucoup de « décideurs » d'alors, le classement des rotondes comme monuments historiques était une idée farfelue. Les « spécialistes » autoproclamés parlaient de milliards qui seraient nécessaires pour restaurer les édifices. Mais peu auparavant des architectes et des artisans luxembourgeois avaient reconstruit une rotonde semblable aux nôtres à Dakar pour 200 millions de francs !

Quant aux CFL, après avoir affirmé pendant des années que les rotondes étaient des instruments de travail « indispensables » au bon fonctionnement de l'entreprise, celle-ci est arrivée à se priver en quelques mois du magasin installé dans la rotonde inférieure et à la libérer. La rotonde supérieure sert toujours de garage pour l'entretien de quelques autobus CFL.

Cependant, avec un peu de bonne volonté de la part des CFL, il devrait être possible d'aller plus vite et de rendre rapidement à l'État l'ensemble du terrain et des bâtiments.

Récupérer rapidement cet espace pour la ville

Pourquoi, en effet, est-il nécessaire de disposer rapidement de l'ensemble de cet espace ? Il y a deux tâches à attaquer de front : l'une consiste à sauver les bâtiments existants, l'autre à trouver un accord sur leur affectation. Le Gouvernement a annoncé qu'il va investir dès septembre 2000 cinquante millions de francs dans la « remise en état sommaire » du toit de la rotonde inférieure, destinée à accueillir des expositions. Espérons que l'on va rétablir le toit dans son état initial. Mais il convient encore de demander à un architecte d'analyser l'état des deux rotondes. Vue de l'extérieur, la maçonnerie semble en piteux état. Il convient aussi de faire disparaître les aménagements entrepris au fil des années par les CFL pour faire renaître les rotondes dans leur état originel.

Le Gouvernement a par ailleurs instauré un groupe de travail État-Ville de Luxembourg qui « fera l'analyse des travaux déjà réalisés en vue de l'urbanisation de ce quartier de la ville avant de se prononcer sur l'opportunité d'un nouveau concours d'idées. »2 Il est vrai que l'affectation des rotondes ne peut être détachée des alentours. 

À défaut de recouvrir la gare il devrait être possible de prévoir un système de souterrains et de passerelles piétonnes de part et d'autre des rails du chemin de fer, depuis Bonnevoie-Nord comme depuis le quartier de la Gare, et de relier Bonnevoie-Nord par une passerelle qui saute par-dessus la rocade. Cela permettra aussi de dégager les alentours de la rotonde inférieure le long de laquelle passe l'ancienne et laide passerelle pour piétons.

Quant aux affectations possibles, j'en vois de deux sortes, complémentaires à mes yeux : les unes à vocation purement locale, au service des habitants des quartiers environnants et de la ville, les autres à vocation régionale et nationale. Elles ne s'excluent pas et peuvent être réalisées ensemble tant est grand l'espace.

Quant à la vocation locale, l'idée d'un marché couvert présente beaucoup d'attrait pour revigorer le commerce local des quartiers environnants. Certes, je comprends les commerçants déjà installés dans les alentours qui craignent la concurrence. Mais à voir les exemples étrangers, il n'y a pas lieu d'avoir peur. Un marché couvert peut être un ensemble de petits magasins permanents avec un espace consacré à un véritable marché quotidien, comme on en voit dans maintes villes françaises, qui draine une nouvelle clientèle et revigore le commerce de quartier qui en a bien besoin en ville.

Je verrais encore un équipement local destiné aux jeunes, une maison de jeunes au coeur des deux quartiers, comme la propose Robert Garcia, avec des installations sportives, des places de jeux, et, pourquoi pas, de la verdure dans ce coin qui en a bien besoin.

Les rotondes se prêtent aussi fort bien à des destinations culturelles décentralisées au niveau de la ville. La bibliothèque municipale pourrait y trouver un nouveau grand espace, avec une vaste salle de lecture et une médiathèque. La cinémathèque pourrait y trouver une salle de projection proche des habitants. Et pourquoi ne pas y créer un centre de production théâtrale, ouvert à toutes les troupes, ou encore des studios de cinéma. Par ailleurs, des locaux pour la vie associative sont plus que jamais nécessaires. 

Au risque de me répéter : le souci essentiel doit être de se servir de l'espace ainsi récupéré pour servir les habitants tout en sauvant une matière architecturale témoin du passé et balise d'une localité pour l'avenir.

1 « Le Gouvernement fera analyser les possibilités de donner une vocation culturelle aux rotondes CFL à Bonnevoie, dans le cadre d'un concept d'urbanisation à réaliser de concert avec la Ville de Luxembourg. » Accord de coalition d'août 1999

2 Réponse de Madame la Ministre de la Culture à ma question parlementaire no 326 (7 mars 2000)

L'auteur est député socialiste et conseiller communal de la Ville de Luxembourg. 

Ben Fayot
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