À propos Rotondes

Tourner en rotondes...

d'Lëtzebuerger Land vom 30.03.2000

La conservation des deux rotondes de Bonnevoie apparaît comme un accident de parcours. Tant les pouvoirs publics que les CFL étaient disposés à les condamner à la démolition. Suite à des démarches soutenues de l'association défunte Stoppt de Bagger!, le ministre de la Culture de l'époque, Jacques Santer, les fit classer monuments nationaux, par erreur toutes les deux à la fois.

Actuellement, l'une des deux rotondes reste à disposition des CFL et est utilisée, à un niveau d'activité très faible il est vrai, pour de menus travaux de maintenance. L'autre accueille jusqu'en juin la fameuse exposition interactive sur l'Europe des demandeurs d'asile, censée être le miroir inconfortable des défenseurs de la forteresse de luxe modèle Schengen.

Face à toute une panoplie de propositions vagues, de concepts plus ou moins cohérents et de fantaisies des plus aventureuses il serait peut-être utile de faire le point sur les idées essentielles conçues jusque-là autour des bâtiments historiques des rotondes et de l'espace situé entre la gare des voyageurs et la nouvelle pénétrante dite « rocade de Bonnevoie ». En effet, peut-on véritablement concevoir une affectation durable quelconque des deux rotondes sans les mettre dans le contexte d'un renouveau urbanistique pour le noyau sud de la capitale ? D'ailleurs, un précurseur des multiples concepts d'aménagement du site avait été l'idée, lancée à l'époque par un projet des CFL, de couvrir les voies ferrées de la gare des voyageurs avec un vaste complexe commercial. L'idée a été laissée tomber, mais du moins aura-t-elle eu le mérite d'apporter une vision urbaine plus globale.

Le premier concept plus élaboré sur une destinée des Rotondes date de 1995. La jeune architecte Tatiana Fabeck présenta un travail d'université tout à fait passionnant. Le musée d'art contemporain aurait été transféré dans les gigantesques ateliers des CFL, les rotondes figurant plutôt d'espace d'entrée et de services que de servir de lieux d'exposition.

Quadrature des rotondes

Parallèlement eut lieu un deuxième assaut à la rocade : la proposition de loi des Verts de février 1995. Elle préconisait de transférer le musée d'art contemporain du site contesté des Trois Glands dans les deux rotondes et sur l'esplanade qui les entoure. L'architecte Claude Schmitz avait même présenté un croquis intéressant qui prévoyait l'espace d'accueil au sein d'une serre logée à ras le sol entre les deux rotondes. Plus tard, cette proposition limitée d'abord aux seules rotondes se voyait étendue vers une Cité de l'action culturelle, du livre et de la musique. Les ateliers CFL feraient figure de deuxième « gare », culturelle cette fois et reliée aux deux quartiers Bonnevoie et Gare par un prolongement du souterrain actuel de la gare des voyageurs. Une grande bibliothèque d'accès, divers services culturels publics et privés, une salle pour des matinées rock et un espace d'activités culturelles à définir par un concours d'idées dans les rotondes étaient les points forts de ce concept à forte connotation urbanistique.

Avec le recul, il est intéressant de citer l'avis de la ministre de la Culture du 15 octobre 1997 sur la proposition de loi citée : « Or, lors de la visite des lieux du 17 juillet 1997 avec les responsables de la Commission des Médias, de la Recherche et de la Culture de la Chambre des Députés et moi-même, il est apparu que les bâtiments (les ateliers CFL en l'occurrence, ndlr.) sont encore utilisés par les services de la CFL. Même les rotondes et l'espace qui les entoure, repris par l'État en 1997, seront encore occupés pendant au moins six ans par les CFL dû au fait qu'un nouvel atelier qui pourrait remplacer les rotondes fait actuellement défaut. » 

La ministre avait donc rejoint l'argumentation de son collègue Goebbels, qui avait surtout cité la rotonde située près de l'atelier CFL qui serait irremplaçable pour les besoins des CFL, l'autre rotonde ayant été libérée par les services d'autobus et pouvant être disponible plus rapidement. Il est donc intéressant de constater qu'en l'an 2000, c'est plutôt l'autre rotonde - irremplaçable - qui a été mise à disposition de la Caravane 2000 pour son inauguration sélecte et pour l'installation de l'exposition interactive sur les réfugiés : allez comprendre la logique de nos grands bâtisseurs !

Entre-temps aussi, divers lobbies n'ont cessé d'oeuvrer pour une affectation locale, urbaine ou nationale. Au ministère de la Culture, Jacques Lhardit, un consultant externe engagé pour le concept du centre de rencontre Neumünster, reprenait en décembre 1997 l'idée de Ben Fayot sur l'installation d'un marché couvert. À l'instar du marché Kermel de Dakar, installé dans une rotonde et restauré avec des fonds luxembourgeois, au moins une rotonde devait héberger la part des maraîchers du Knuedler intéressés à des étals permanents. Un sondage auprès des concernés a même suscité un certain intérêt.

Lors des meetings locaux des partis politiques, des aspects plus locaux étaient mis sur la sellette. Les matadors locaux, comme les conseillers et députés Fayot et Mosar, continuent de mettre en avant des vocations limitées aux seuls intérêts présumés des riverains et de leurs associations. Vocation culturelle pour les uns, ceci bien qu'il existe déjà un centre culturel dont le taux d'activité pourrait être relevé, vocation sportive pour les autres - hormis les pistes de « rollerblades », on voit mal pour quels sports les rotondes offriraient un cadre approprié. Mais surtout pas de vocation de vie nocturne : le départ des cinémas ayant vidé les quartiers d'une forte substance gastronomique, certains lobbies prônent le quartier résidentiel tout court pour les riverains - entre le bruit de la rocade et le calme du cimetière.

Lors d'un meeting des Verts en 1995, il était intéressant de noter que les idées émanant des habitant-e-s du quartier ne manquaient pas. Certains allaient jusqu'à thématiser le fléau de la délinquance juvénile dans le quartier de la Gare et proposaient une maison de jeunes pour dissuader les jeunes de la rue et leur offrir des activités attrayantes.

Un an avant les élections municipales était constituée l'asbl Les Rotondes par un groupe de personnes intéressées au sort de cet espace attrayant. Bien qu'on reprochât à  l'association une certaine orientation politique, les activités de l'asbl restèrent orientées vers un débat plus ouvert et un concours d'idées sur le sort à réserver au corpus delicti.

Enfin, dans la foulée de l'asbl Rotondes, l'architecte Arlette Schneiders présenta un nouveau projet intéressant : celui d'une Cité des sciences offrant des activités interactives autour de l'histoire industrielle et les nouvelles technologies. Ce concept rejoint quelque peu l'idée ancienne de vouloir utiliser les rotondes pour les besoins muséaux du Centre national de l'audiovisuel.

À quand la roteuse pour les rotondes ?

Voilà donc l'état des lieux. Les idées et les concepts spécifiques ne font pas défaut, mais force est de constater que l'intégration de ces idées dans une vision plus globale de l'aménagement des quartiers de Bonnevoie et de la Gare laisse à désirer.

Comme l'a souligné le président de l'asbl Les Rotondes dans un article précédent (à consulter sur www.land.lu), il serait dommage que l'affectation future des rotondes fasse l'objet de conciliabules politiciens ou technocrates écartant une consultation préalable des personnes engagées sur le terrain. Il paraît dès lors utile de considérer les idées avancées jusque-là comme des sympathiques coups de pousse certes, mais de miser plutôt sur un choix de concepts urbanistiques globaux.

Le scénario idéal serait celui d'une mise en valeur durable de l'ensemble de l'espace des rotondes et des ateliers. La proposition de 1997 sur la Cité de l'action culturelle, du livre et de la musique arrivait à un moment où cette démarche était encore plausible :

- la place de la gare aurait été aménagée pour les besoins du tram urbain en attrayant square urbain, les voitures passant en souterrain,

- il était question à cette époque qu'un grand magasin, la fnac étant citée, allait s'installer en face de la gare - revalorisation donc du contexte commerçant,

- un prolongement du souterrain de la gare des voyageurs vers le noyau de Bonnevoie aurait pu relier les deux quartiers en quête d'homogénéité.

Ce scénario idéal étant remis aux calendes grecques, on peut dès lors soit se limiter à la seule mise en valeur des rotondes, soit considérer l'ensemble, tout en sachant qu'il y aura sans doute un déphasage entre la mise en valeur des rotondes et l'aménagement global du site. 

La Chambre des député-e-s avait recommandé au gouvernement de lancer un concours d'idées avant même de se lancer dans des projets architecturaux. D'ailleurs la ministre de la Culture dans son avis cité argumentait dans la même direction : « En relation avec la finalité du Centre d'Action culturelle, la proposition de loi suggère un concours d'idées générales. Je soutiens cette idée en principe, mais je propose de reporter le lancement d'un tel concours au moment venu plutôt que de solliciter des demandes à une période où la disponibilité du lieu n'est pas donnée. » Il appartient maintenant aux responsables du gouvernement et du parlement de juger si la disponibilité du lieu est donnée en partie ou en entier, du moins pour ce qui concerne les rotondes. L'on doit par ailleurs prendre en considération que dans notre pays la période entre la gestation d'un concept et la réalisation architecturale peut être estimée à dix ans au moins. Il est tout à fait réaliste de penser que les CFL devront disposer d'ici-là de nouveaux ateliers, avec ou sans BTB, pour poursuivre leurs activités. 

On peut donc recommander aux pouvoirs publics de lancer un premier concours d'idées sur l'ensemble du site des ateliers et des rotondes, quitte à ce qu'il y aura un déphasage dans la réalisation concrète de la mise en valeur des différents étapes. Mais le plus important semble être la démarche fondamentale de ne pas considérer l'espace rotondes/ atelier comme un îlot quelconque dans un paysage urbain par ailleurs immuable, mais de choisir impérativement une approche rigoureuse d'aménagement du territoire urbain.

L'auteur est journaliste et député des Verts ; à ce titre, il est également l'auteur de la proposition de loi sur la création d'une Cité de l'action culturelle, du livre et de la musique dans les rotondes.

 

Robert Garcia
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