Cinéma

Insolentes insulaires

d'Lëtzebuerger Land du 24.08.2018

Dès les premières images, la lumière force le cadre, déploie sa gamme de couleurs délavées ou contrastées et le grain de la pellicule ne se cache pas. Près de la mer entourant la Sardaigne apparaissent deux femmes que tout oppose : une blonde, éméchée, presque nue, tripotée par un sale bonhomme et puis la brune, solide, le geste tendre envers sa fille qui vient à elle. C’est justement la jeune Vittoria (Sara Casu) qui fait le lien entre la frivole Angelica (Alba Rohrwacher), qui happe son regard, et la maternelle Tina (Valeria Golino), qui la rassure. Les deux femmes se connaissent puisque Tina aide ponctuellement Angelica, mais ne semble pas l’apprécier. Le doute n’est pas permis longtemps : la jeune femme est la mère biologique de Vittoria. Elle s’amuse de cette gamine rousse un peu gauche, réservée, elle qui vit au jour le jour dans un ersatz de ferme avec un cheval, un chien, quelques poules et dont elle est menacée d’expulsion par le propriétaire (surprenant Udo Kier). Peu à peu, Vittoria comprend, s’attache à Angelica et au grand désespoir de Tina, un trio instable se forme, aux motivations floues.

Les figures féminines sont à nouveau à l’honneur dans le second long-métrage de la réalisatrice italienne Laura Bispuri, Figlia mia, présenté en compétition lors de la dernière Berlinale. Entre la maman et la putain, clairement identifiées puis mises en confrontation avec subtilité, la fillette tente de se construire et de dépasser ses certitudes. Manipulée avec plus ou moins de délicatesse, elle est prise entre le désir de ces deux femmes fortes et n’existe qu’à travers elle. Dans la cour de l’école, elle n’est pas écoutée, pas respectée, avec son père, le rapport est courtois et pudique : c’est donc dans ces deux femmes, qui lui ont donné vie chacune à leur manière, que Vittoria peut se projeter. Si la réalisatrice suit l’évolution de ce jeune personnage, elle observe également crûment la proposition dichotomique qu’elle a mis en place dès la première seconde. Un bras sur une épaule, des « amore mio » lancés à la moindre occasion et une inquiétude permanente pour Tina. Une ébriété croissante, des vêtements de plus en plus courts et une légèreté insolente pour Angelica.

Laura Bispuri déverrouille ensuite progressivement tous les mécanismes qu’elle avait mis en place pour laisser le choix à Vittoria et au spectateur. Elle installe une mise en scène brute, collant les personnages au plus près ou au contraire, s’en désolidarise en les gardant à distance, décidée à ne pas épargner les rites de l’enfance comme les secrets du monde adulte. Elle brouille les codes de la maternité pour mieux la célébrer et mettre la culpabilité aux orties. La géographie insulaire, qui donne à la fois des paysages arides, désertiques, là où vit Angelica, mais aussi des plages et des villages, où évolue la famille de Vittoria, permet à la fois de caractériser les personnages, mais aussi de donner des respirations, que la réalisatrice utilise à fort bon escient, même si on peut regretter quelques longueurs.

Les errements des deux femmes sont portés par deux actrices passionnantes et visiblement passionnées, parfaitement dirigées. Elles apportent l’émotion et l’authenticité qui, malgré un propos fort et de très beaux moments, manquent au scénario. Figlia mia reste donc un film inégal, qui interroge mais ne bouleverse pas autant qu’il ne le voudrait.

Marylène Andrin-Grotz
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