Luxemburgensia

Ennemi de l’État

d'Lëtzebuerger Land du 22.08.2014

Les éditions Ultimomondo, qui ont récemment fait parler d’elles, avec l’annonce d’une fermeture de boutique prochaine – une petite catastrophe dans le milieu littéraire, quelques bons écrivains deviendront alors orphelins –, sous l’égide et avec une préface de leur directeur Guy Rewenig, bien connu pour être un chicaneur de la meilleure sorte, qui adore les bras de fer avec les responsables de la politique littéraire du ministère de la Culture, parfois même avec la ministre herself, viennent de publier un livre important, la réaffirmation littéraire (plutôt graphique) de ce changement politique dont ce pays avait pas mal besoin, un peu de lumière sur des agissements politiques récents et plutôt sombres, comme le dit Rewenig dans la préface de Wie ich zu einem Verfassungsfeind wurde, de Jos Weydert.

Voici de quoi il s’agit : depuis peu, donc, les citoyens ont le droit de consulter le dossier que le Srel (oui, oui, on se souvient du canular récent) a constitué sur eux, du moins ces quelques feuillets qui n’ont pas encore été « éliminés » ou qui ne sont, tout simplement, pas consultables. Ce que ledit Jos Weydert et son épouse Berthe Lutgen ont donc décidé de faire, après avoir découvert qu’ils avaient été marqués comme « ennemis de l’État » et qu’on les avait non seulement espionnés, mais que d’autres braves citoyens, un certain individu bien connu de la National-Bewegong (Mouvement national), par exemple, débordant de patriotisme, les avaient également dénoncés, parce qu’ils seraient sympathisants de la RAF (Baader-Meinhof). Selon le Srel, Jos Weydert a également créé des affiches pour le Comité pour l’abolition du service de renseignements. Un Service de renseignements qui s’est clairement montré comme un véritable appareil de contrôle, suivant les lois du « if you’re not with me, you’re against me » et qui fait de citoyens plus ou moins critiques des criminels qu’il faut surveiller, alors que lesdits citoyens ne sont au courant de rien et qu’on leur fait, en somme, un procès où ils ne peuvent même pas se défendre, dans un État qui serait, en somme, un État de droit. Bref, tous les abus sont permis. Et à la fin, comme nous venons de le voir récemment, personne n’était au courant de rien et tout le monde n’a fait qu’obéir aux ordres des tout puissants d’en haut.

Le livre de Jos Weydert se veut donc une réponse toute simple aux accusations d’être plus rouge que permis, réponse qui lui a été interdite pendant si longtemps. Une réponse qui fait œuvre, comme le dit la préface, parce qu’il ne s’agit ni d’une harangue contre les méfaits d’un gouvernement trop longtemps dans les mains des conservateurs, ni de vitupérations contre d’éventuels agents secrets plus ou moins zombifiés par l’aura de leur supérieur, ni même d’un contre-argument, mais un ensemble de travaux artistiques et graphiques (posters, affiches, flyers, collages, par lesquels et dans lesquels Jos Weydert a mis en question le Luxembourg, son gouvernement, les conditions de travail de ouvriers (vacances, temps de travail, accidents d’usine, etc.), la façon dont se déroulaient les élections, la surpuissance du CSV et de son organe de presse, l’inégale distribution des richesses, la fermeture progressive de la sidérurgie, le cas de Cattenom, les guerres, etc. En gros, Jos Weydert montre que ce qu’on lui a si lourdement reproché est une œuvre visuelle – engagée certes, dénonciatrice, parfois, constatatrice, si l’on permet ce mot – que l’on ne pourrait même pas qualifier de propagandiste.

Un véritable travail artistique qui, par moments, n’est pas dénué d’originalité, dans la typographie (les accents, par exemple) frappante, dans les messages mis en avant – plakativ, est le mot allemand ou luxembourgeois qu’on utiliserait. Le livre est complété par un choix d’articles, qui traitent d’art et de politique, sortis avant tout du kulturissimo, où Jos Weydert est un collaborateur d’assez longue date. Un stratagème, que ce livre, qui est tout sauf un stratagème, et voilà exactement d’où lui vient sa force : un livre qui éclaire, en montrant, sans dire un mot, les fourvoiements d’un Srel ridicule, contrôlé par des dirigeants politiques cyniques, plus apeurés que jamais.

Voilà une façon intelligente de résister qui fait encore cruellement défaut à la tranquillité du Petit-Duché.

Jos Weydert : Wie ich zum Verfassungsfeind wurde ; Ultimomondo, mai 2014 ; 111p ; ISBN 978-2-919933-94-5.
Ian de Toffoli
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