Doit-on privilégier sa carrière ou ses enfants ? Peut-on concilier les deux ?

Carrière et / ou enfants ?

d'Lëtzebuerger Land vom 29.08.2014

Pour réussir dans sa carrière, il faut s’engager jour après jour Aujourd’hui, pour faire carrière dans un secteur tertiaire en pleine croissance, il faut investir de son temps. Les diplômes de master sont couramment exigés. L’expérience professionnelle acquise depuis les études de premier cycle est une exigence de base pour être considéré comme un collaborateur crédible et compétitif. Les postes où règne un fort esprit de compétition, dont les salaires augmentent substantiellement au fil des ans, nécessitent un énorme investissement de temps dans son travail. Ils nécessitent également un engagement de continuité : la moindre période sabbatique dans une expérience professionnelle coûte cher, et le marché préfère les candidats qui se consacrent sans interruption à leur cheminement de carrière.

Les enfants ont également besoin d’un engagement constant Avoir des enfants requiert un investissement de temps semblable. Lorsque l’on a des enfants, en particulier s’ils ne sont pas encore en âge d’être scolarisés, on ne peut pas simplement se dire : « Je vais déléguer la garde des enfants pendant une semaine, mais je compenserai en restant toute la journée avec mes enfants la semaine d’après ». Même si vous déposez vos enfants chaque jour à la crèche durant les premiers mois de leur vie, même si vous faites appel à une nounou pour la garde des enfants, même si vous pouvez vous appuyer sur leurs grands-parents, vous devez encore consacrer une part considérable de votre temps à vos enfants chaque jour. Il a été démontré que les enfants ont besoin d’interagir avec leurs parents régulièrement et substantiellement chaque jour, et les parents ont également besoin de voir leurs enfants.

Les femmes sont les premières victimes Les premières victimes de ces exigences en termes de temps et d’engagement sont les femmes. Elles doivent s’engager physiquement et se soumettre à des compromis durant des mois avant et après la naissance d’un enfant. Beaucoup de femmes savent que si elles prennent un congé maternité à un moment donné, elles peuvent compromettre leurs chances de promotion : les employeurs investissent beaucoup vis-à-vis de leurs employés qualifiés, et n’apprécient guère les perturbations qui les obligent à former quelqu’un de nouveau pour un remplacement temporaire (ce calcul du point de vue des employés entraîne une discrimination contre les femmes dans le milieu professionnel, parfois trop évidente, parfois habilement cachée. Il s’agit toutefois d’un autre sujet de recherche et de discussion.)

Une carrière ou des enfants : quantifier les raisons d’un tel choix Avoir des enfants peut donc constituer un obstacle à sa carrière, et vice-versa. Dans quelle mesure ? Dans deux études, Koulovatianos, Schröder, et Schmidt1 cherchent à découvrir quelle valeur les familles accordent à l’arbitrage entre carrière et enfants en termes d’argent. Ils s’appuient pour ce faire sur un questionnaire en posant à des personnes ordinaires des questions telles que : « À votre avis, quel niveau de revenu familial peut permettre à un ménage composé d’un adulte actif et d’un adulte sans activité professionnelle avec deux enfants d’atteindre le même niveau de bien-être qu’un ménage composé d’un adulte célibataire, sans enfant et sans activité professionnelle percevant un revenu familial mensuel net de 2 000 euros ? Quel niveau de revenu serait nécessaire si, au contraire, les deux adultes étaient sans activité ? Qu’en serait-il si les deux adultes travaillaient ? » Les réponses que nous obtenons représentent des niveaux de revenus équivalents : des niveaux de revenus familiaux disponibles qui mettent sur le même plan des ménages avec une composition démographique et une participation au marché du travail différentes. Ainsi, le compromis temps / argent est intégré par la différence entre les revenus équivalents de deux catégories de ménages qui diffèrent uniquement dans la dotation de temps hors marché du travail assumée par les membres adultes du ménage.

L’amour pour sa famille entre dans l’équation L’amour pour ses enfants ou son (sa) conjoint(e) est intégré à l’estimation, mais reste lié à d’autres effets. Les répondants à l’étude utilisent leur propre système de valeurs pour présenter leurs propres compromis temps / argent et carrière / enfants, à partir desquels des techniques d’analyse statistique tirent des moyennes. Ces techniques intègrent l’amour pour sa famille dans ce que l’on appelle « le terme d’erreur statistique », qui contient tous les déterminants des compromis carrière / enfants qu’il n’est pas possible de mesurer précisément. Pourtant, en mesurant l’ampleur du terme d’erreur statistique par rapport à la force de la corrélation entre toutes les variables qu’il est possible de mesurer, nous pouvons voir comment de nombreux facteurs tels que l’amour pour sa famille viennent brouiller la mesure de nos compromis temps-argent et carrière-enfants en moyenne. Toutes les caractéristiques observables des répondants (niveaux d’éducation ou de ressources, profession à risque, etc.) sont mesurables et filtrent le terme d’erreur. Si, finalement, des facteurs tels que l’amour pour sa famille ou les valeurs religieuses brouillent le compromis carrière / enfants, nous saurons que nous ne pourrons pas avoir confiance dans les chiffres que nous recevons. Or il s’avère que nous obtenons des chiffres clairs dans lesquels nous avons confiance.

Malgré tout l’amour que l’on peut éprouver pour sa famille, les enfants ont besoin de temps, et le temps, c’est de l’argent La Figure 1 ci-dessous présente les données brutes de la Belgique2. Cette figure représente les revenus équivalents subjectifs énoncés (revenus familiaux disponibles qui mettent au même niveau des ménages ayant une composition démographique et une participation au marché du travail différentes). L’axe horizontal de chaque graphique représente une dotation de temps disponible hors marché du travail des ménages. La valeur 1 sur l’axe horizontal correspond au cas où aucun des adultes du ménage n’a d’activité professionnelle. La valeur 0 signifie que tous les adultes du ménage travaillent à temps plein. Pour le cas des ménages composés de deux adultes dans lesquels l’un travaille et l’autre non, la valeur 0,5 est attribuée. L’axe vertical représente les revenus équivalents. Chaque point tracé représente un revenu moyen équivalent, avec un point pour chaque mélange de caractéristiques des ménages.

Toutes les lignes pleines de la Figure 1 sont orientées vers le bas. Cela signifie que, pour tout type de famille donné, une réduction de la dotation de temps hors marché du travail est toujours associée à une compensation de revenu positive intégrant le compromis temps / argent. La Figure 1 montre également qu’au fur et à mesure que le nombre d’enfants augmente, les revenus équivalents augmentent aussi.

Dans chacun des six graphiques de la Figure 1, les lignes pointillées représentent les ménages sans enfant, se décalant vers le haut de manière parallèle. Les écarts entre les inclinaisons des lignes pointillées et pleines révèlent des différences dans le compromis temps / argent entre les familles ayant des enfants et les familles sans enfant. Les lignes en pointillés qui correspondent aux couples et à une réduction de la dotation de temps hors marché du travail de 1 à 0,5 se distinguent à peine des lignes pleines. Ainsi, le compromis temps / argent n’est pas affecté par la présence d’enfants dans le cas d’une réduction non restrictive dans le ménage hors marché du travail : une transition d’un « ménage sans activité » (aucun des deux adultes ne travaille) à un « ménage traditionnel » (un seul des deux adultes travaille à temps plein). Au contraire, lorsque les réductions de dotation de temps hors marché du travail sont restrictives (passage d’un statut de parent célibataire sans activité à celui de parent célibataire actif, ou d’un « ménage moderne » (les deux adultes travaillent à temps plein) à un « ménage traditionnel » (un seul des deux adultes travaille à temps plein), les lignes pleines sont plus inclinées que les lignes pointillées. Cela signifie que la présence d’au moins un enfant augmente le compromis temps / argent en réponse à une réduction restrictive des dotations de temps hors marché du travail, et les tests statistiques formels confirment le message véhiculé par la Figure 1.

Ainsi, les enfants coûtent de l’argent, mais ils coûtent plus cher pour les familles soumises à une contrainte de temps ! Dans quelle mesure ?

Combien coûte un enfant dans le cas d’un adulte sans activité ? Bien que les données ne proviennent pas du Luxembourg, le Tableau 1 présente les résultats de deux pays voisins. Ainsi, même les chiffres figurant dans le Tableau 1 doivent être pertinents pour le Luxembourg.3

Le Tableau 1 présente les coûts induits par un enfant (de 7 à 11 ans) pour un adulte qui n’a pas de contrainte de temps. Ce calcul est obtenu à l’issue d’une analyse statistique qui tient compte du niveau de partage dans les ménages multi-parentaux ainsi que des caractéristiques personnelles de chaque répondant. Dans les deux pays, et dans toutes les catégories de revenus examinées, les enfants coûtent plus cher dans un « ménage moderne » (où les deux adultes travaillent à temps plein) par rapport à un « ménage traditionnel » (où un seul des deux adultes travaille à temps plein). L’externalisation de la garde des enfants (nounous et crèches), qui constitue une nécessité, est un exemple de coût supplémentaire pour les familles modernes soumises à une contrainte de temps. Mais le Tableau 1 ci-dessus apporte une autre information : les enfants coûtent plus cher pour les familles les plus modestes. On peut notamment l’expliquer si l’on considère que les familles les plus aisées assument plus facilement que les ménages les plus modestes les coûts fixes de consommation (coûts de logement, de subsistance et d’habillement).

Ainsi, le Tableau 1 soutient les politiques mises en place au Luxembourg qui subventionnent dans une plus grande mesure les crèches pour les ménages les moins aisés.

Quels enseignements en tirer ? Quelles recommandations de politiques ? Vu que le vieillissement de la population est l’un des pires ennemis des budgets fiscaux dans les pays industrialisés, il peut être utile de quantifier et d’identifier les déterminants du compromis entre carrière et fécondité auquel font face les parents pour aider à résoudre un vaste éventail de questions en termes de politique : (a) Quelles politiques orientées sur la fécondité peuvent inciter les adultes à avoir plus d’enfants ? (b) Les politiques existantes de soutien aux parents encouragent ou découragent-elles les parents à travailler ou à faire carrière ? (c) Étant donné que différents pays ont adopté différentes politiques de fécondité et de travail, quels sont les points communs et les différences dans les déterminants du compromis carrière / fécondité à travers les pays ?

Il est intéressant de constater que la participation des femmes au marché du travail est parfois positivement liée à la fécondité. Par exemple, la fécondité et la participation de la main-d’œuvre féminine dans les emplois à temps plein sont plus élevées en France qu’en Allemagne4. Est-ce que ce sont les différences dans les préférences ou dans les coûts et les politiques qui contraignent les Allemandes à avoir moins d’enfants que les Françaises ? Les Françaises ont-elles une préférence pour les activités hors marché du travail et souhaitent-elles plus d’enfants ? Les Allemandes sont-elles plus soucieuses de ne pas compromettre leur carrière par rapport aux Françaises ? Ou est-ce que les Allemandes font face à des compromis temps-argent plus délicats en raison du manque de services de crèche ?

Une solution potentielle : fournir un plus grand nombre de services de crèche en nature Les compromis temps-argent présentés par la Figure 1 sont majeurs. Les modèles économiques dites du « cycle de vie » qui tiennent compte de l’engagement de temps dans une carrière et dans l’éducation des enfants, indiquent toujours que le compromis carrière / fécondité est encore plus marqué. Comment éviter que l’augmentation de la fécondité ne se fasse au détriment de la carrière poursuivie par des personnes brillantes et vice-versa ? Il peut être intéressant de développer des crèches sur le lieu de travail, afin que les parents puissent rester proches de leurs enfants et peut-être les voir pendant leurs pauses. Ces politiques peuvent encourager les femmes et les hommes hautement qualifiés à conjuguer l’éducation des enfants et la promotion de leur carrière. Des enquêtes bien conçues associées à des modèles économiques simulés peuvent constituer une première étape pour obtenir de manière appropriée des chiffres importants : combien dépenser vis-à-vis des crèches et combien pour obliger les entreprises à fournir des services de garde d’enfants à l’ensemble de leurs collaborateurs ?

1 Voir C. Koulovatianos, C. Schröder, et U. Schmidt (2009), « Non-Market Household Time and the Cost of Children » (Temps consacré au ménage hors marché du travail et coût des enfants), Journal of Business and Economic Statistics, Janvier, Vol. 27 (1), pp. 42-51, et C. Koulovatianos, C. Schröder, et U. Schmidt (2009), « Arbeitslosengeld II: Arbeitsanreize und Verteilungsgerechtigkeit », 2008, co-écrit avec Carsten Schröder et Ulrich Schmidt, Wirtschaftsdienst, Springer, Vol. 88 (7), pages 461-466.
Christos Koulovatianos
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