Impressions d’Islande

Voyage au pays des bulles

d'Lëtzebuerger Land du 14.06.2019

Parler de l’Islande à un Luxembourgeois réveille une foule de souvenirs. Car ce pays pourtant situé à plus de 2 200 kilomètres à vol d’oiseau du Grand-Duché en a longtemps été proche à plusieurs titres. Pour le meilleur et pour le pire. Les plus âgés se souviennent de l’alignement des avions d’Icelandic (devenue Icelandair en 1973) sur les pistes du Findel, qui fut pendant quarante ans, de 1955 à 1995, son hub en Europe continentale. La compagnie islandaise participa à la création de Cargolux en 1970, et achemina jusqu’à 300 000 passagers par an vers le Luxembourg, pesant alors plus du tiers du trafic de l’aéroport. Plus récemment, ce sont les faillites des banques islandaises Kaupthing et Landsbanki en 2008 qui ont laissé des traces dans les mémoires. Dans le second cas, malgré dix ans de procédures, 300 millions d’euros n’ont toujours pas été récupérés sur les 2,5 milliards de passif.

L’Islande a été profondément touchée par l’éclatement, au début de l’automne 2008, d’une incroyable « bulle de crédit ». Mais la dépression économique et la crise politique qui ont suivi auront finalement été de courte durée, et le pays a rapidement retrouvé le chemin de la croissance. Au point que l’on y craint aujourd’hui le gonflement d’une nouvelle bulle, plus inattendue, celle du tourisme.

L’agglomération de Reykjavik (220 000 habitants, soit près des deux tiers de la population de l’île) est constellée de grues, les immeubles modernes et les centres commerciaux y fleurissent et, malgré de larges avenues, la circulation peut y être difficile aux heures de pointe. Difficile d’imaginer devant pareille prospérité que le pays était en situation de faillite virtuelle il y a à peine dix ans. L’Islande fut alors le premier pays d’Europe occidentale en 25 ans à solliciter une aide du FMI à hauteur de dix milliards de dollars, la moitié de son PIB de l’époque !

Plusieurs économistes ont parlé de « miracle islandais » pour qualifier le redressement rapide du pays. Dès 2011, le plan d’ajustement imposé par le FMI était considéré comme achevé, les contrôles de capitaux levés et l’Islande était de retour sur les marchés financiers internationaux. Cette même année, le PIB, qui avait diminué de plus de quatorze pour cent en trois ans, est reparti à la hausse pour se situer aujourd’hui à vingt points au-dessus de son niveau d’avant la crise, avec une nette accélération au cours des années récentes : la croissance moyenne a été de six pour cent par an entre 2015 et 2018, plus du double de celle de l’UE. Selon Eurostat, le PIB par habitant a doublé entre 2009 et 2017 et sur ce critère l’Islande a retrouvé son rang (7e place mondiale et 5e en Europe).

La dette publique, d’à peine trente pour cent du PIB en 2007, s’était littéralement envolée en raison de l’intervention de l’État pour secourir l’économie, frôlant les cent pour cent en 2011. Les efforts entrepris depuis l’ont ramenée à environ 55 pour cent, un niveau enviable par de nombreux pays de l’UE, et le budget est légèrement excédentaire. Les emprunts contractés auprès du FMI ont pu être remboursés par anticipation dès octobre 2015. Le taux de chômage, qui avait triplé pour culminer à près de neuf pour cent en 2011, est retombé à 2,8 pour cent début 2019 soit son niveau d’avant la crise et il ne touche que 6,4 pour cent des jeunes (contre quarante pour cent en Espagne).

La dépréciation de 80 pour cent de la couronne a eu des effets délétères sur le plan social, en étranglant les ménages endettés en devises : 10 000 d’entre eux, soit dix pour cent de l’ensemble des foyers, ont vu saisir leurs maisons ! Elle a aussi renchéri les importations, alors que le pouvoir d’achat était déjà plombé par le gel des rémunérations publiques et privées. Mais, en même temps, elle a rendu les exportations très compétitives et elle a surtout donné un coup de fouet au tourisme : le redressement rapide de l’économie islandaise après la crise lui doit beaucoup, peut-être même trop.

Le nombre annuel de visiteurs, qui était seulement de 200 000 au milieu des années 1990, a dépassé les 500 000 en 2007 pour atteindre 1,2 million en 2015 et 2,5 millions en 2018, soit cinq fois plus en l’espace d’une décennie et deux fois plus en seulement trois ans ! Les extraordinaires beautés naturelles de l’Islande attirent les touristes du monde entier, avec une majorité d’Asiatiques.

Ils sont désormais sept fois plus nombreux que la population locale, une proportion record en Europe pour un pays d’une telle dimension (103 000 kilomètres carrés, soit 3,3 fois la Belgique) et aussi isolé. Chaque visiteur contribuant pour environ 1 500 euros à l’économie locale, on estime à quelque 3,7 milliards d’euros le montant des recettes annuelles, soit quelque 17 pour cent du PIB. Mais il faut aussi compter avec l’impact du tourisme sur la construction et l’aménagement d’infrastructures d’accueil.

En 2017, on estimait que la croissance, pourtant rapide, du nombre de chambres d’hôtels ne satisfaisait qu’un tiers des besoins, le reste étant couvert par des « guesthouses » gérées par des particuliers qui transforment leurs résidences principales ou secondaires : l’Islande est un des pays du monde où l’activité d’AirBnB a le plus progressé. Par ailleurs, l’État, les régions et les communes ont fait de gros efforts pour aménager les sites les plus dignes d’intérêt et leurs accès.

En comptant les effets induits, le tourisme pèse aujourd’hui plus du quart du PIB islandais, deux fois plus que la pêche. Il représente la moitié de la valeur totale des exportations de biens et de services, contre douze pour cent seulement avant la crise. La moitié des emplois créés depuis 2010 lui sont directement ou indirectement liés.

L’OCDE note avec satisfaction que « les créations d’emplois et l’augmentation des recettes en devises atténuent les contraintes de financement de la balance des paiements, tandis que la hausse des recettes fiscales contribue à l’amélioration des finances publiques », mais ne cache pas que l’importance prise par le tourisme dans l’économie islandaise a de quoi inquiéter car « son développement, plus rapide que prévu, est source de tensions pour la société, la nature et les infrastructures ».

Concentrée sur moins de six mois, l’activité touristique est très saisonnière, surtout en dehors de la capitale, et reste soumise aux aléas de la nature. En 2010, l’éruption du volcan Eyjafjöll est survenue fin mars et a duré jusqu’en octobre, perturbant les accès à l’île et les déplacements intérieurs dans sa partie sud, la plus fréquentée.

Les écologistes islandais affichent leurs craintes de voir les sites naturels les plus fréquentés se dégrader (sol volcanique sensible à l’érosion, flore sauvage vulnérable) et la pollution s’accroître : une voiture sur dix en Islande est un véhicule de location, le plus souvent un 4x4 diesel ! Et les touristes sont du même avis ! Une enquête menée en 2016 montrait qu’un tiers d’entre eux avait le sentiment que leur nombre, dans certaines zones des Hautes Terres centrales, était trop élevé.

Autre préoccupation, sur le plan économique cette fois, l’inflation, qui est nettement repartie à la hausse en 2018 (son rythme a doublé par rapport à 2016) alors que le niveau des prix fait déjà problème. Selon le ministère du Tourisme, les tarifs de l’hôtellerie et de la restauration sont supérieurs de 44 pour cent à la moyenne européenne. Pour les transports, le surcoût est de 52 pour cent. Les activités récréatives et culturelles sont 38 pour cent plus chères et les vêtements et les chaussures valent moitié plus ! Une situation qui, comme en 2008, est largement due à la surévaluation de la couronne, alimentée cette fois par les entrées de devises des touristes. La monnaie locale s’était appréciée de près de quarante pour cent entre 2014 et 2017, avant d’entamer depuis une baisse de vingt pour cent. Le niveau des prix pèse sur les visiteurs, qui ne veulent pas renoncer à visiter un pays magnifique, mais ont tendance à réduire la durée de leurs séjours, comme sur les habitants de l’île confrontés à une baisse de leur pouvoir d’achat.

Les tensions se font aussi sentir sur le marché de l’emploi. Le manque de personnel est criant dans la plupart des secteurs, ce qui provoque le recours croissant à des travailleurs étrangers : dans le secteur touristique leur proportion (18 pour cent) est trois fois supérieure à leur moyenne dans l’économie. Ils occupent pour la plupart des emplois saisonniers, peu qualifiés et mal rémunérés, comme l’a déploré l’OCDE.

Les interrogations sur l’avenir du tourisme en Islande ne relèvent pas du fantasme. Depuis 2017, le nombre de visiteurs augmente deux fois moins vite qu’au début de la décennie, même si cela représente 100 000 personnes de plus chaque année. Et l’application éventuelle des suggestions de l’OCDE, à savoir « la suppression des avantages fiscaux pour les activités liées au tourisme, la limitation du nombre de visiteurs dans les sites fragiles et l’instauration de redevances d’utilisation pour gérer la congestion et les pressions sur l’environnement » pourrait se révéler dissuasive.

Les craintes se sont concrétisées de façon inattendue fin mars 2019 avec la faillite de la compagnie aérienne islandaise Wow Air au bout de sept ans et demi d’existence. Spécialisée dans le low-cost, elle a joué un rôle clé dans le boom du tourisme local, transportant 3,5 millions de passagers en 2018, huit fois plus qu’en 2013, assurant de la sorte le tiers du trafic de l’aéroport international.

Selon le gouvernement, cette faillite pourrait faire baisser le nombre de touristes en Islande pour la première fois en dix ans, ce qui fait craindre une récession pour 2019. Dès le mois de mai, les propriétaires de pensions et de « guesthouses » qui sont les principaux points de chute de la clientèle venue avec les vols de Wow ont fait état d’une forte baisse de la fréquentation de leurs établissements. Aucune solution de remplacement ne se dessinait encore début juin, en pleine saison touristique.

Retour sur la crise

La « bulle islandaise » a éclaté fin septembre 2008, quelques jours après la faillite de la banque américaine Lehman Brothers. Elle est la conséquence directe de la politique de crédit menée par les trois principales banques du pays (Glitnir, Landsbanki et Kaupthing), dont les bilans cumulés représentaient mi-2008 l’équivalent de neuf fois le PIB du pays. Étonnamment, l’essentiel des ressources des banques étaient libellées en devises, soit par le biais d’emprunts directs sur les marchés, soit grâce aux dépôts collectés à l’étranger, en particulier au Royaume-Uni et dans les pays du Benelux où les clients se voyaient offrir des rendements attrayants. Les dettes en devises des banques ont atteint 7,5 fois la valeur du PIB en juillet 2008.

Le crédit facile a largement profité aux entreprises et aux ménages islandais (endettés à hauteur de 210 pour cent de leur revenu disponible) et alimenté une forte croissance économique : en moyenne 4,5 pour cent par an sur la décennie 1997-2007, soit une richesse nationale augmentant de plus de moitié sur la période, avec un chômage très bas et une dette très modeste. En 2007, les Islandais montaient sur le podium du PNB par habitant en Europe.

L’accroissement de la masse monétaire a provoqué une forte inflation (quatorze pour cent en 2007-2008) et obligé la Banque Centrale à maintenir des taux d’intérêt élevés (15,5 pour cent, soit près de quatre fois plus que dans la zone euro) ce qui, en attirant les investisseurs étrangers, a fait de la couronne islandaise la monnaie la plus surévaluée du monde au début 2007. Les ingrédients d’une crise étaient réunis, dès lors que le renouvellement des dettes en devises, essentiellement à court terme, deviendrait plus difficile. Ce qui se produisit en 2008 sous l’effet de la correction à la baisse de la valeur de la couronne pendant les premiers mois de l’année et surtout de la paralysie du marché interbancaire après la faillite de Lehman Brothers en septembre.

En l’espace de quelques jours seulement, les principales banques islandaises se trouvèrent en cessation de paiement, et durent être précipitamment nationalisées. Mais l’État était dans l’incapacité de rembourser les sommes colossales qu’elles avaient collectées à l’étranger. Le Premier ministre britannique Gordon Brown dut alors s’appuyer sur la législation anti-terroriste pour obtenir de l’Islande le remboursement des créanciers et déposants au Royaume-Uni, obligeant le pays à solliciter une aide de la Russie.

À la suite de manifestations violentes, le gouvernement fut acculé à la démission en janvier 2009 et des élections anticipées furent organisées en avril 2009. À deux reprises (mars 2010 et avril 2011), la population rejeta par référendum des projets tendant à faire contribuer directement les ménages au paiement des dettes vis-à-vis du Royaume-Uni et des Pays-Bas. Les responsables politiques ont échappé à des sanctions pénales, mais 26 dirigeants d’institutions financières, dont l’ancien directeur de Kaupthing Luxembourg, se sont retrouvés en prison. Et la consommation d’antidépresseurs par les particuliers a augmenté de moitié entre 2007 et 2011. gc

Georges Canto
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