Alors qu’ils s’apprêtent à adopter quatre projets de loi pour les prochains bâtiments de la Cité des sciences à Belval pour un total de 237,2 millions d’euros, les députés visitaient le site mercredi

En immersion

d'Lëtzebuerger Land vom 16.06.2011

Pour appréhender une ville, un quartier, il faut les traverser à pied. Seuls le nombre de pas, les conditions micro-climatiques – le vent dans une tranchée entre deux bâtiments, la chaleur dans un bassin –, les sensations qu’on a en se sentant tout petit sur une place ou entre des bâtiments aux dimensions monumentales, ou encastré dans des rues et ruelles étroites permettent de prendre les dimensions d’un environnement urbain. À Belval, le nouveau quartier à cheval sur les territoires des communes d’Esch-sur-Alzette et de Sanem, on peut enfin le faire : traverser la terrasse des hauts-fourneaux d’est en ouest et du nord au sud et se retrouver entre deux centres commerciaux, les bâtiments administratifs d’une banque ou les chantiers de rénovation des hauts-fourneaux et de construction des bâtiments de l’Université du Luxembourg, voir des combinaisons improbables de vestiges industriels et d’architecture de promoteurs, ressentir la monumentalité des escaliers qui relient différents plateaux et la densité entre les grands blocs de constructions. C’est également l’exercice qu’ont fait une dizaine de députés, membres de la Commission du développement durable, qui s’étaient donné rendez-vous à Belval mercredi 15 juin pour discuter quatre projets de loi de constructions ayant trait à la Cité des sciences.

« C’est au moins la troisième fois que nous faisons une telle visite, rigole le député libéral Eugène Berger. Je me souviens encore du premier coup de pelle que nous avons donné il y a un ou deux ans... » C’était très exactement le 20 mars 2009, quelques semaines avant les élections législatives, pour la Maison du savoir, la pièce maîtresse de cette cité qui comptera une vingtaine de bâtiments en tout, le phare aussi, avec sa tour de 86 mètres qui jouxte – et concurrencera ? – les hauts-fourneaux et les bâtiments rouge feu de la Dexia-Bil. Puis un deuxième « premier coup de pelle » fut donné symboliquement le 19 novembre 2010 pour la Maison des sciences humaines. Les deux bâtiments sont en construction, ils ont à peine quitté les fondements, le sol est difficile, il faut excaver, assainir, stabiliser, reconstruire. Mais sur place, on voit désormais l’emprise au sol, les volumes impressionnants, la proximité de toutes ces nouvelles constructions à l’existant, l’emplacement de la tour est déjà bien défini. « Eine Universität aus dem Boden stampfen » titrait la Frankfurter Allgemeine Zeitung le même matin, mercredi 15 juin, s’enthousiasmant du projet luxembourgeois de miser sur le savoir et la recherche, surtout celle, très pointue, comme les biotechnologies, « Forschungsgeld gibt es reichlich ».

La journée de la commission présidée par Fernand Boden (CSV) avait commencé ce matin-là par une brève réunion au siège (provisoire) du Fonds Belval, maître d’ouvrage pour le compte de l’État des infrastructures publiques qui seront construites ici. Actuellement encore logé dans des containers, le Fonds déménagera d’ici l’été prochain dans le bâtiment administratif qui jouxte le siège de l’Agora, société mixte de développement du site, et la Rockhal, achevée il y a six ans. Le gros œuvre de cette autre tour, qui accueillera en outre l’Administration de l’environnement et celle de l’eau ainsi que la Commis-sion nationale pour la protection des données, sera achevé dans les prochaines semaines, les aménagements intérieurs se feront ensuite. Dans les containers donc, les députés ayant fait le déplacement auront posé quelques questions au ministre des Infrastructures Claude Wiseler (CSV) et adopté les quatre rapports pour quatre projets de loi portant sur une enveloppe budgétaire globale de 237,2 millions d’euros – un quart de l’investissement étatique initialement annoncé à Belval –, ouvrant ainsi la voie à un vote avant l’été encore.

Le président du Fonds Belval, Germain Dondelinger, et son directeur, Alex Fixmer, attendent impatiemment ce vote pour pouvoir entamer la prochaine étape de construction. Car ils sont toujours sous la pression des délais annoncés et réitérés sur place : on vise toujours un déménagement des premiers étudiants de l’Uni.lu vers Belval pour la rentrée académique de 2014. Or, sur place, ce délai semble excessivement optimiste – « on nous a confirmé que les deux ans de retard sur le chantier de la Maison du savoir ne pouvaient pas être rattrapés » glisse un député de l’opposition –, et un début des activités d’organisation et d’enseignement dans les seuls bâtiments déjà entamés, le rectorat, les amphithéâtres, la Maison des sciences humaines, promet d’être pour le moins rocambolesque. Même dans ce scénario le plus optimiste, il faudrait néanmoins que les aménagements urbains (voir d’Land du 4 février 2011) et les parkings soient achevés (projet de loi n° 6256). Les autres textes législatifs portent sur la bibliothèque intitulée Maison du livre (n°6255), celle de l’innovation (n° 6260) et celles du nombre, des arts et des étudiants, le centre de calculs et la première unité de production de froid (n° 6202).

« Je n’ai jamais mis les pieds dans une aciérie de ma vie, » note, presque gêné, Lucien Clement (CSV). Quelle raison aurait-il eu de visiter une usine sidérurgique, lui, le maître-boucher sexagénaire de Remich ? Sauf qu’il est le rapporteur des quatre projets de loi, et que le site est très médiatisé depuis la décision gouvernementale, il y a plus d’une décennie, après la fin de l’activité industrielle, de le reconvertir en ville nouvelle orientée vers le savoir. Dans le bâtiment « masse noire », une visite introductive de la très grande maquette interactive du Fonds Belval permet de prendre ses repères, d’imaginer le site après la fin des chantiers qui le marquent depuis plus de huit ans. Comme ses confrères, Lucien Clement pose quelques questions de détail, Marcel Oberweis (CSV) s’intéresse aux concepts énergétiques et à l’emploi des énergies renouvelables.

En sortant, un bruit marquant, celui des kärcher excités des week-ends de nettoyage de printemps : à côté, les travaux de rénovation des hauts-fourneaux ont commencé dès les beaux jours, les énormes structures sont nettoyées au jet de sable, traitées, repeintes, des pièces remplacées. Protégées par d’énormes bâches blanches en plastique qui ne font plus qu’esquisser les formes originales, les bâtisses du haut-fourneau B font penser à des installations de Christo et Jeanne Claude. Les travaux de rénovation des hauts-fourneaux seront achevés d’ici 2013, mais le Centre national de la culture industrielle (CNCI), qui faisait partie intégrante du concept de valorisation et de transmission pédagogique du savoir sur l’industrie sidérurgique, a fait les frais de la politique de rigueur budgétaire post-crise.

À Belval pourtant, on ne fait pas deux mètres sans découvrir le prochain vestige industriel, dont tous ne sont pas clairement désignés dans les textes des lois, ni, a fortiori, attribués à une utilisation future. Il en va ainsi de la Halle des soufflantes, voisine de la terrasse des hauts-fourneaux, très populaire depuis la grande exposition All we need durant l’année culturelle 2007 et par l’exploitation événementielle qui en a été faite depuis lors. Or, une étude de la structure vient de confirmer son état de délabrement, une réhabilitation pourrait s’avérer extrêmement coûteuse – pour une utilisation qui n’est pas encore définie non plus, la ministre de la Culture Octavie Modert (CSV) devrait prendre une décision dans ce dossier dans les prochaines semaines. « Il a toujours été clair que ça doit rester un site industriel, et qu’on doit pouvoir le reconnaître comme tel, » insiste Lydia Mutsch (LSAP), députée-maire d’Esch-Alzette, qui assiste à la visite.

Des questions similaires à celle sur la Halle des soufflantes se posent ici à tout bout de champ : faut-il garder le highway, l’ancienne route sur piliers qui traversa les hauts-fourneaux pour les alimenter en matières premières, aujourd’hui dans un stade de vétusté avancé, qui traverserait aussi les nouvelles infrastructures, sans qu’il n’ait une nouvelle fonction ? Si, par précaution de sécurité, il fallait le démonter, faudra-t-il le reconstruire pour sauvegarder ce « caractère unique » du site et si oui, à quels frais ? Idem pour des tuyauteries rouillées qui demeurent au-dessus de la petite route le long de la terrasse : qu’en faire ? « Nous ne les voulons pas, » réagit Lydia Mutsch, car elle craint les frais d’entretien et les risques de sécurité. Après de longues batailles menées publiquement entre les Amis des hauts-fourneaux, soutenus par le Mouvement écologique, reprochant au Fonds Belval de vouloir détruire trop d’éléments essentiels à la compréhension des procédés industriels, et le ministère de la Culture, celui des Infrastructures, ainsi que le Service des sites et monuments nationaux, les travaux se font désormais sous le regard attentif de ce dernier.

Au pied des hauts-fourneaux qui célèbrent l’âge d’or de la sidérurgie du XXe siècle, on entre de plain-pied au XXIe siècle, avec les bâtiments pour la recherche en biomédecine et pour abriter l’incubateur d’entreprises. Les deux sont achevés et pourront être équipés dans les prochains mois. C’est de ces structures-là que les villes voisines, Esch, Sanem, Mondercange ou Differdange, attendent le plus pour leur région : des investissements d’entreprises privées, des créations d’emploi, un véritable essor économique. « Bien sûr que nous sommes conscients qu’une université ne peut pas résoudre tous les problèmes sociaux d’une ville, » concède Lydia Mutsch, mais que néanmoins, l’implantation de l’Université serait comme une inversion de la vapeur pour une région frappée de plein fouet par la désindustrialisation. Dans le cadre de la campagne pour les communales du 9 octobre, Esch-Alzette ne parle plus que de ça, de son futur statut de « ville universitaire », ses édiles espèrent qu’elle aidera à élever le niveau de formation de leurs citoyens, à faire baisser le chômage, à attirer des entreprises à la pointe du progrès scientifique.

Aujourd’hui, quelque 3 300 personnes travaillent tous les jours à Belval, 600 y vivent, la Ville d’Esch promet des efforts administratifs pour faciliter leur inscription, même temporaire, comme pour les étudiants, pour lesquels elle veut mettre à disposition 500 logements d’ici 2014. Un hôtel vient d’ouvrir ses portes en face du centre commercial et des réflexions sur l’éventuelle implantation d’un lieu de culte, œcuménique de préférence, fusaient à longueur de la visite de la part des députés. Pour bien comprendre un quartier, voir s’il fonctionne, il faut y passer du temps. Entre le bruit des travaux et les bus plus ou moins vides qui circulent à rythme régulier sur le site, des grappes de joggeurs le traversent soudain entre les premières terrasses installées au soleil, à midi. Un joggeur fait-il une vie ?

josée hansen
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