Chronique Internet

Silicon Valley, l’autre repaire du machisme

d'Lëtzebuerger Land du 17.11.2017

L’affaire Weinstein a concentré les projecteurs sur Hollywood, mais Silicon Valley n’est pas en reste en matière de harcèlement sexuel. Les langues commencent à se délier aussi du côté des entreprises de technologie, des venture capitalists (VC) et autres habitués des conseils d’administration des vedettes du NASDAQ. On savait, au plus tard depuis l’affaire James Damore, le collaborateur de Google sèchement remercié début août pour avoir attaqué de front la politique de diversité de la firme, que la high tech avait un problème avec la diversité, et que son image de modernité cache en réalité des pratiques discriminatoires souvent pires que celles des secteurs traditionnels. Ces dernières semaines, les révélations sur les violences dont sont victimes les femmes commencent à noircir encore davantage le portrait de la « Valley », avec des cas de harcèlement systématique qui viennent s’ajouter à la discrimination. De façon générale, la Silicon Valley est un milieu très masculin où les femmes ne représentent qu’une très petite partie des créations d’entreprise : selon Pitchbook, des créatrices d’entreprise ont décroché 1,5 milliard de dollars en capital risque l’an dernier, contre 58,2 milliards accordés à des hommes.

Dernier exemple en date : Steve Jurvetson, co-fondateur de DFJ (Draper Fisher Jurvetson), une des boutiques d’investissement les plus en vue de la Silicon Valley, membre des conseils d’administration de Tesla et SpaceX, a été mis à la porte tandis que son comportement à l’égard des femmes fait l’objet d’une enquête approfondie. L’intéressé se défend vigoureusement d’avoir la moindre chose à se reprocher. Peu de détails ont été publiés à ce jour sur ce qui a poussé les autres responsables

de DFJ à pousser Steve Jurvetson vers la sortie, et certains ont suggéré qu’il fait les frais d’une chasse aux sorcières ou d’une vendetta déclenchée dans le contexte de l’affaire Weinstein. On l’accuse d’un comportement prédateur à l’égard des femmes, et DFJ a reconnu ne s’appuyer pour l’instant que sur des témoignages indirects.

Le New York Times décrit le milieu des venture capitalists comme étant dominé par les hommes qui disposent d’un pouvoir extraordinaire. Lorsque des femmes entrepreneurs les approchent pour financer leurs projets, les relations sont régies par un code informel faisant appel à la réputation et donc largement discrétionnaire : une situation qui rappelle beaucoup celle d’aspirantes actrices s’adressant à des producteurs. L’association des VC a annoncé en août dernier avoir commencé une tournée auprès d’entrepreneurs et d’investisseurs pour se faire une idée de l’ampleur du phénomène. Son président, Bobby Franklin, a indiqué consacrer plus de temps à la problématique du harcèlement qu’à tout autre sujet et avoir, pour la première fois de son mandat de quatre ans, convoqué une réunion spéciale du conseil d’administration à ce sujet.

Comme dans l’affaire Weinstein, la loi du silence a longtemps très efficacement occulté les cas de harcèlement dans le contexte des levées de fonds, sans doute encore davantage qu’à l’intérieur des firmes de haute technologie. En 2015, Ellen Pao avait claqué la porte de Kleiner Perkins Caufield & Byers, puis porté plainte contre son employeur pour l’avoir discriminé suite à des avances sexuelles repoussées. Des pratiques prédatrices à l’égard des femmes ont été un des facteurs ayant causé le départ de Travis Kalanick, le CEO de Uber, en février dernier.

Les témoignages sur les habitudes prédatrices d’investisseurs en situation d’accorder des capitaux à des femmes se multiplient. Ainsi, des femmes entrepreneures ont accusé Justin Caldbeck, de Binary Capital, de les avoir assaillies lors de réunions de présentation, des épisodes étalés sur six ans. Cette affaire a causé le départ de l’intéressé de Binary Capital puis l’effondrement de la société. Lindsay Meyer, une jeune femme d’origine asiatique qui voulait lancer un centre de fitness et avait obtenu 25 000 dollars de sa part, a expliqué avoir accepté ses avances parce qu’elle « pensait qu’elle devait les tolérer parce que c’est le prix d’être une fondatrice d’entreprise féminine non blanche ».

Jean Lasar
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