Chronique Internet

Bulle de silence … ou d’anomie ?

d'Lëtzebuerger Land du 14.06.2019

Uber a inauguré à la mi-mai aux États-Unis un « mode silencieux » pour les courses effectuées dans ses services haut de gamme, Uber Black et Uber Black SUV. Les utilisateurs de ces services peuvent cocher « préférence au silence », « prêt à bavarder » ou « pas de préférence ». L’innovation fait partie d’une série de nouvelles prestations, gratuites mais réservées à ces services, comme la possibilité de signaler la présence de bagages ou ses préférences en matière de température de la cabine. Uber n’a pas précisé pour l’instant si ces options seront étendues à ses services internationaux.

Le magazine TechCrunch souligne qu’elles sont censées aider Uber à convaincre une partie de ses utilisateurs à passer des services de base, UberX et UberPool, aux services premium. UberX est en moyenne deux fois moins cher, UberPool plus de trois fois moins cher que les courses en limousine. Voilà qui est « crucial » pour Uber à un moment où l’entreprise « désespère d’améliorer ses marges et réduire ses pertes » après une introduction en bourse en demi-teinte début mai, estime TechCrunch. Son journaliste prédit que cette option sera un succès, notamment pour les femmes qui se déplacent en Uber et se trouvent souvent importunées par le bavardage intempestif voire insistant de chauffeurs masculins, au point dans certains cas de ressentir de la peur.

Puisque ses chauffeurs sont considérés par Uber comme des prestataires de services plutôt que comme des employés (un point de vue que sont loin d’accepter toutes les juridictions), Uber n’a toutefois aucun moyen légal de les contraindre à respecter les vœux de leurs passagers en matière de bavardage : « Nous ne faisons que communiquer les préférences du passager. Le chauffeur peut faire ce qu’il veut de cette information. »

La journaliste du Guardian Penelope Blackmore n’a pas aimé du tout l’innovation de Uber. Elle y voit un avertissement comme quoi « nous devenons victimes de la commodité ». « Super, maintenant les riches vont encore avoir moins de raison de parler à des gens en dehors de leur bulle de richesse », écrit-elle. Le sentiment d’irritation qui peut naître du fait d’être exposé, le temps d’une course, aux questions et remarques d’un chauffeur de taxi bavard, intrusif, vulgaire ou agressif n’est pas propre à Uber. Mais que cette plateforme tente de formaliser et d’encadrer les interactions verbales entre ses « contractants » et ses utilisateurs en dit long sur notre civilisation.

« Nous ne devons être ni interrompus, ni ennuyés, ni dérangés », écrit-elle, reconnaissant n’être elle-même pas étrangère à ces tendances typiques de notre mode de vie qui nous coupe de notre environnement immédiat. Or, dit-elle, « on peut externaliser pratiquement chaque aspect irritant de sa vie. Mais on ne peut pas externaliser la solitude, ou la douleur ». « Les passagers de Uber seront exposés à encore moins d’expériences diverses et vont cesser d’entendre des histoires qui atteindront leur cœur ou qui frapperont à la porte de leur empathie », s’inquiète-t-elle. « Essayez quelque chose de nouveau. Faites du small talk. Regardez les gens dans les yeux », recommande-t-elle à ses lecteurs.

Et de raconter ce qui lui est arrivé il y a quelques jours : « Les écouteurs déjà chaussés dans les oreilles, je suis montée sur le siège arrière d’un Uber, me préparant à écouter un podcast en paix durant mon trajet pour rentrer chez moi. À ma plus grande frustration, le chauffeur s’est mis à parler. Il voulait exercer son anglais avec moi. Je me suis détendue et j’ai joué le jeu, et nous avons eu une conversation agréable de quinze minutes sur les prix des loyers, l’Allemagne et la gentrification. Cette conversation n’a pas changé ma vie, mais arrivant à la maison, je me sentais légère, heureuse. Je souriais et riais avec mon chauffeur. Le small talk m’a rappelé que la générosité et la grâce existent au sein de l’humanité. »

Jean Lasar
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