Luxemburgensia

Anonymous fait des livres

d'Lëtzebuerger Land vom 29.08.2014

L’enveloppe était là, un matin dans la boîte aux lettres. Matelassée, elle laissa immédiatement deviner son contenu : un livre à couverture rigide. L’adresse du destinataire était tapuscrite, mais impossible de trouver un expéditeur. Juste une indication par le tampon : le colis avait été envoyé de Mersch la veille. Pour un journaliste, un courrier anonyme sent immédiatement le scoop, la conspiration, le scandale du siècle qu’un whistleblower engagé lui transmet pour que tout change et qui vaudra au moins un Pulitzer à son associé journaliste. Déchirer l’enveloppe, vite !, un peu d’excitation dans l’air. Une lettre manuscrite qui laisse transparaître la fougue de son auteur accompagne la publication entièrement noire, un peu plus grande qu’un A5 : « Transcendental Geology is a Gift », y lit-on. Et : « The gift is the antithesis of commercial culture and a form of resistance to the profit motive. It is a gratuitous act which paradoxically empowers the artist who is no longer forced to give but acquires the right to give. » Avant de terminer en revendiquant l’anonymat, là encore comme acte de résistance à l’individualité et comme expression de forces planétaires et universelles.

Oulàlà, soit on est tombé sur un fan de Seven de David Fincher ou de la série culte True detective, soit il y a une secte sataniste à Mersch qu’on ne connaissait pas encore. Ouvrir le livre, chercher la marque éditoriale, le nom de l’imprimeur, de l’éditeur, du graphiste, des auteurs, des photographes, même des polices de caractères utilisées, le prix, un code barre, une mention légale – enfin, n’importe quelle indication qui laisserait transparaître un peu de l’identité de cet Anonymous local. Mais rien. Cela devient de plus en plus intrigant, Rust Cohle sort de ce corps !

Mais finalement, c’est en feuilletant le livre, neuf pages de texte et pour le reste que des photos en noir et blanc à fort contraste, la plupart panoramiques sur deux pages, que tout devient évident. « Natur eine Welt für Niemand » dit le texte sur une des pages, comme gravé à la pierre blanche sur un rocher. Ou, ailleurs : « Der einem Stein entsprang und die Sonne bezwang ». Les images montrent des phénomènes naturels, le ciel de nuit, la géologie, et des phénomènes et symboles surnaturels, parfois fascinants, parfois inquiétants. Cette vision holistique de l’univers est aussi énoncée dans le texte introductif : « Consciousness occurs only through active communication between different neural regions, trough the movement of energetic transmissions. » Pour cet ou ces auteur(s) anonyme(s), le conscient et l’inconscient, le rationnel et l’irrationnel doivent être combinés pour une vue d’ensemble, transcendentale, du monde

Transcendental Geology est un livre de Gast Bouschet et de Nadine Hilbert. Aucun doute à cela, il suffit de comparer l’esthétique des photos dans le livre à celles de Tempestarii, leur performance au Opderschmelz à Dudelange en octobre 2013 ou à celles que les deux artistes, qui avaient représenté le Luxembourg à la biennale de Venise en 2009 avec Collision Zone, ont montré lors de Unground, dans les caves du Casino Luxembourg, en décembre 2012. Leur univers est celui d’une terre qui prendrait sa revanche et réclamerait son dû après tout ce que l’humain lui a infligé. La nature, la matérialité y ont définitivement chassé l’homme. Et sans homme, pas d’auteur. Finalement c’est très cohérent, tout ça.

josée hansen
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