Monarchie

Cache-misère

d'Lëtzebuerger Land vom 23.06.2011

Davantage que l’égalité des sexes, la Cour grand-ducale devrait apprendre, quand elle se met à communiquer, à parler le langage des gens normaux, ce qui aurait au moins l’avantage de mettre ses discours à la portée de tous et de toutes. À commencer par les jeunes, qui ont sans doute plus de mal que leurs aînés à admettre la légitimité de la monarchie après son émasculation fin 2008, lorsque le grand-duc Henri, pour ne pas devoir cautionner la loi autorisant l’euthanasie, réduisit la monarchie à ne plus faire que de la figuration.

« Sur ordre » d’Henri, le maréchalat de la Cour a donc annoncé lundi que les règles de la maison de Luxembourg-Nassau, consacrant le droit d’aînesse uniquement dans la descendance mâle, ont été modifiées pour introduire l’égalité entre hommes et femmes dans la succession au trône, ce qui n’est pas un luxe. Les règles s’appliqueront pour la première fois à la descendance du grand-duc Henri. Reste à soupeser la valeur légale de changements qui étaient sur le feu depuis 2004 et furent déjà « consacrés » par décret du grand-duc en septembre 2010. Ce décret, mettant un terme à plus de cent ans d’injustice faite aux femmes, n’a toujours pas été publié au Mémorial. Ce qui peut faire douter de la portée et de l’efficacité de « l’ordre » du grand-duc.

La loi du 16 août 1907 avait consacré le principe de la succession directe par « ordre de primogéniture dans la descendance mâle » uniquement, légalisant ainsi le pacte de famille de la maison Nassau, datant, lui, de 1783.

Face au flou juridique, Alex Bodry député et président du LSAP vient d’interpeller le Premier ministre sur la nécessité de produire un projet de loi pour ancrer l’égalité dans les règles de succession au trône. « Ne faudrait-il pas, interroge-t-il, faire approuver ce changement du pacte de famille par une loi ? ». Le député estime que pour satisfaire à la fois au droit et à la démocratie, il faudrait aussi inscrire dans la Constitution les règles fondamentales régissant l’accès à la fonction de chef de l’État. Et là non plus, ça ne serait pas du luxe.

La « révolution de palais », comme certains l’ont qualifiée, peut être ramenée à un coup de marketing, quelques jours avant la fête nationale, destiné à marquer le terrain pour une monarchie qui n’a plus grand chose à dire. La signification du geste a en outre une portée limitée, car c’est bien tard que sera sellée l’égalité des sexes à la Cour grand-ducale : la Convention de New York sur l’élimination de toutes les formes de discrimination fut approuvée par le grand-duché en 1979, mais avec cette réserve que l’accès au trône restait l’apanage des hommes. Il a fallu près de vingt ans pour lever cette réserve, qui le fut en 2008 et fit d’ailleurs la fierté du bilan du ministère de l’Égalité des chances cette année-là.

En 2011, et sans nier les progrès que doivent encore faire les droits à l’égalité des sexes dans la société et dans l’économie du pays, les préoccupations de la population sont sans doute ailleurs. Il suffisait d’aller au balcon mardi voir défiler les milliers de manifestants dans les rues de la capitale pour dénoncer les cures d’austérité imposées par les gouvernements européens et s’insurger contre la précarité rampante des emplois pour s’en convaincre. « Ça sent le pavé », scandaient de jeunes manifestants se faisant appeler de manière caricaturale Heidi, pour les Allemandes payées 4,18 euros de l’heure ou Henri pour les Français qui devront travailler jusqu’à 67 ans avant de toucher la retraite sans décote. Et sous le pavé, il n’y a pas que des rêves d’égalité des sexes, mais bien d’abord la promesse de jobs non-précaires.

Véronique Poujol
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