Les robots débarquent dans les services financiers

Investissement algorithmé

d'Lëtzebuerger Land du 25.11.2016

Les robots sont omniprésents dans l’industrie manufacturière depuis de nombreuses années. Les acteurs financiers ont observé de près ce phénomène. L’avalanche réglementaire, qui ne cesse de déferler sur la banque, l’assurance et les métiers de la gestion d’actifs, vient défier la rentabilité de nombreuses institutions financières. La réduction des marges rajoute une couche et le légendaire « effet ciseaux » se fait de plus en plus sentir. De nouveaux « business models » doivent être inventés pour assurer la survie à terme et les robots sont une piste de réflexion intéressante à ce niveau.

Des « fintech » se sont lancées dans une activité dénommée « Robo-Advice » dès les années 2008-2009. De quoi s’agit-il ? Le prestataire propose une interface digitale en ligne et mobile, parfois ludique. L’utilisateur/investisseur intéressé qui se connecte va répondre à tout un ensemble de questions qui ont trait à ses données personnelles, son appétit au risque ou encore ses objectifs et horizons de placement. Un agrégateur de données procède à une analyse de ces données et génère automatiquement une allocation de portefeuille qui répond aux données et préférences enregistrées. L’étape finale, ce sont des recommandations d’investissement précises respectant les allocations de portefeuille proposées. Il n’y a donc à priori pas d’humain qui intervient dans le processus. Tout est géré par des algorithmes.

Le « Robo-advice » est apparu vers les années 2008-2009. Mondialement, il y aurait aujourd’hui de l’ordre de 200 « fintech » qui se seraient lancées sur ce segment. Ils bénéficient notamment d’une absence de réglementation contraignante dans leur métier. Du moins, pour le moment encore. L’avantage du « Robo-advice » est multiple. Les épargnants ont accès à une gestion patrimoniale professionnelle standardisée à frais réduits. Le service est accessible 24h/24 et sept jours sur sept. Les opérateurs financiers permettent une certaine rationalisation des processus internes, notamment des réseaux de vente (bancaires et d’assurance). Ensuite, le « Robo-advice » est hors champ de IDD 2et MIFID 2. Il n’y a pas de « advice » au sens des directives. Les opérateurs financiers passent donc à côté des contraintes documentaires y relatives.

Avec les taux d’intérêts bas, le « Robo-advice » est un moyen de sortir les clients du « cash » (ou des produits d’assurance garantis). Les dépôts en espèces attirent des exigences de fonds propres élevées tant en banque (CRD 4) qu’en assurance (Solvency 2). En proposant du « Robo Advice », les banques et assureurs peuvent proposer à leurs clients des portefeuilles d’investissement où la partie espèces ne représentera qu’une partie.

Les premiers pionniers du « Robo-Advice » étaient des opérateurs comme Betterment et Wealthfront aux États-Unis. Au Royaume-Uni, on a vu Nutmeg dès 2010. Ses débuts ne sont pas très encourageants : Le 7 octobre 2016, le Financial Times a fait part d’une perte de neuf millions de livres en 2015 pour un chiffre d’affaires de 1,7 million de livres. Nutmeg n’annonce pas publiquement ses actifs sous gestion mais certains experts pensent qu’on serait dans des parages de vingt à trente millions de livres. Les revenus seraient de 147 livres par client, mais le coût d’acquisition par client est de 180 livres. Nutmeg (et les autres plateformes de « Robo-advice ») sont donc confrontés à un cercle vicieux-vertueux : au départ ils doivent croître tous azimuts pour atteindre une taille critique pour amortir les frais fixes. La question qui se pose : vont-ils survivre jusqu’au moment où ils atteignent la taille critique ? Le marché semble y croire puisqu’un nouveau concurrent de Nutmeg, appelé Wealthfy, vient de lever un million de livres dans une compagne de equity crowdfunding sur Seedrs à Londres.

En Allemagne, les blogs spécialisés rapportent entre trente et quarante opérateurs « Robo-advice » pour cent millions d’euros d’actifs sous gestion. Si on est généreux et on attribue dix millions aux plus grands, ça fait 50 000 euros de revenus avant frais (si on considère 0,5 pour cent de marge). La longévité de beaucoup d’opérateurs risque donc d’être brève. Les actionnaires/initiateurs doivent espérer un « exit » via le rachat par un grand opérateur. Mais c’est un jeu risqué.

Malheureusement pour ses initiateurs, le « Robo-advice » n’est pas un service qu’on peut faire breveter. Tout le monde peut copier l’idée, il suffit de générer ses propres algorithmes d’allocation d’actifs et les investissements qui vont avec. C’est ce qui est en train de se produire.

C’est ainsi qu’on a vu récemment les géants de la finance américaine, Vanguard, Schwab ou Fidelity se lancer dans le « Robo-advice ». Et ils y mettent les gros moyens. Ainsi, ils se prennent une marge de l’ordre de 25 points de base (un point de base = 0,01 pour cent) pour leurs services. Les investissements sous-jacents sont en « exchange traded funds », c’est à dire des fonds qui se contentent de reproduire les indices boursiers, et ont abouti à des marges globales de l’ordre de trente à quarante points de base. Les petits acteurs et les innovateurs vont donc être évincés du marché très vite. Les marges en Europe seraient encore de l’ordre de 75 points de base pour le « Robo-advice » actuellement, donc largement au-delà de cent points de base globalement si on inclut les investissements sous-jacents. La tendance ne peut être qu’à la baisse.

Aux États-Unis, Deloitte prévoit un avenir brillant pour le « Robo-advice » : en 2025, il pourrait représenter entre 5 000 et 7 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion. Ceci correspond à 10-14 pour cent des actifs sous gestion du marché de la gestion patrimoniale « retail ». Mais le « Robo-Advice » n’est pas uniquement destiné au marché « retail ». La pénétration du « Robo-Advice » à l’horizon 2025 estimée par Deloitte pour les différents segments de marché se présente comme suit : le mass market (moins de 100 000 dollars) totalise vingt pour cent, le marché mass affluent (entre 100 000 et un millions de dollars) vingt pour cent, l’affluent (entre un et cinq millions de dollars) cinq pour cent et le high-net-worth (plus de cinq millions) deux pour cent.

Ces prévisions encourageantes relatives aux États-Unis sont-elles transposables en Europe ? Sans doute pas. Car il ne faut pas perdre de vue les comportements d’épargne des ménages. Aux Etats-Unis, 53 pour cent des patrimoines liquides des ménages sont investis en valeurs mobilières. En Europe, ce chiffre est d’à peu près la moitié. Le marché européen du « Robo-advice » semble donc avoir un avenir beaucoup moins prometeur que le marché américain. Une étude d’ING (« Household wealth in the eurozone », janvier 2016) rappelle qu’en particulier dans la zone euro, les ménages ont en moyenne un patrimoine accumulé très faible comparé aux États-Unis, Royaume-Uni, Canada et Australie. En fait, ils disposent de moins de la moitié du patrimoine de ces pays. Une explication est le niveau très faible des pensions publiques dans les pays anglo-saxons forçant les ménages à se constituer un capital-retraite important.

Deux phénomènes caractérisent la finance : L’importance du brand name et une grande inertie du client. On ne confie pas son argent au premier venu. Même si, techniquement, l’argent géré pourra être déposé auprès d’une banque renommée, il reste que le client veut se sentir rassuré par rapport à la gestion de son argent. Les pionniers du « Robo-advice » auront du mal à s’affirmer et à gagner les parts de marché requises pour survivre.

Le « Robo-advice » fera son chemin, mais il ne le fera pas du jour au lendemain. Blackrock, un des grands opérateurs de la gestion d’actifs, est en train de monter une plate-forme de « Robo-advice » qu’il voudrait offrir en licence à des opérateurs financiers en « white labelling ». Tous les grands noms établis de la finance pourront donc faire appel au « Robo-advice » de Blackrock (ou d’un autre opérateur) en ayant recours à des plates-formes performantes.

Le « Robo-advice » va arriver au Luxembourg dans les années à venir. Mais son impact au niveau du « private banking » devrait rester limité. Le contact avec le client reste important dans cette activité. Mais les grands opérateurs traditionnels de la finance luxembourgeoise (BCEE, BGL, BIL, ING, etc.) observent avec grand intérêt les développements en la matière et pourraient lancer des robots dans l’avenir. Or, nous ne voyons pas de nouvel opérateur se lancer. Le marché domestique est trop exigu pour que des acteurs nouveaux puissent rentabiliser une telle activité. Opérer en transfrontalier est juridiquement incertain pour le moment puisqu’il n’y a pas (encore) de cadre juridique européen approprié.

Fernand Grulms
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