Chronique Internet

La bosse des textos

d'Lëtzebuerger Land vom 21.06.2019

À force d’incliner obstinément notre tête vers notre portable, un certain nombre d’entre nous avons fini par causer la croissance de protubérances osseuses à la base de notre crâne. Le phénomène, dit « text neck » dans la presse anglo-saxonne, démontre qu’un grand nombre d’humains passent désormais un temps suffisamment long de leur vie penchés vers l’appendice technique qui leur sert à interagir avec le monde pour induire des changements anatomiques.

Et ce ne sont pas des excroissances mineures : le scientifique David Shahar, de l’Université du Sunshine State, dans le Queensland en Australie, indique que la plus grande qu’il a observée chez un homme mesurait 35,7 mm, tandis qu’une protubérance de 25,5 mm a été mesurée chez une femme.

La « protubérance occipitale » en question a été étudiée pour la première fois par le chercheur français Paul Broca en 1885, explique David Shahar dans une interview à la BBC. À l’époque, le fait était extrêmement rare. Ayant observé de telles protubérances sur un certain nombre de radiographies de jeunes sujets, Shahar décida de passer en revue 218 radios cervicales latérales de patients âgés de 18 à 86 ans de sa clinique, en adoptant une hauteur de 5 mm comme seuil de sélection et de 10 mm pour justifier une classification

comme excroissance majeure. Dans ce groupe, la chance d’avoir une bosse qualifiante s’élevait à 25 pour cent chez les 18-30 ans, 10 pour cent ayant une bosse supérieure à 20 mm. Le tout avec une prévalence considérablement plus élevée chez les hommes : 67 pour cent de cas chez les patients masculins, contre seulement vingt pour cent chez les patientes féminines.

Ce qui permet de mettre ces enthésophytes, comme les appellent les médecins, sur le compte des nouveaux usages technologiques est l’âge des patients chez lesquels ils ont été observés. De telles excroissances, qui se développent graduellement, étaient observés jusque-là chez des personnes âgées, et plutôt rarement.

Que l’usage prolongé du smartphone pour lire et écrire des textos ou des fils d’actualité et pour jouer puisse nous rendre malheureux au point de nous plonger dans la dépression, on le savait. Ceux qui conçoivent les réseaux sociaux et jeux pour mobiles cherchent à nous fidéliser par tous les moyens, puisque du temps passé sur leurs applications dépendent les recettes publicitaires. Mais des couches osseuses qui se développent en réponse à l’effort soutenu consistant à maintenir au bon angle la masse de notre tête, afin d’offrir une meilleure prise et un meilleur levier aux tissus qui effectuent ce travail, voilà qui est nouveau et surprenant.

Il peut paraître incompréhensible que notre squelette réponde avec une telle célérité à des changements de mode de vie. En réalité, loin d’être la structure figée que suggère sa texture, notre squelette possède une capacité d’adaptation remarquable dans le temps, documentée par la discipline nommée ostéobiographie. La BBC cite l’exemple des « hommes forts » de Guam et des Îles Marianne : des géants qui, au 16e et au 17e siècles, avaient littéralement fait grandir leur squelette à coup de labeur prométhéen en sculptant et en transportant de gigantesques piliers de pierre.

On peut aussi objecter que cela fait des millénaires que certains humains passent des heures la tête penchée, par exemple pour lire, alors pourquoi maintenant ? L’article de la BBC présentant les découvertes de David Shahar avance l’explication que le commun des mortels du 21e siècle passe en moyenne près de quatre heures à scruter le petit écran dans la paume de sa main, alors qu’en 1973 un Américain passait deux heures à lire. Il faudra sans doute s’y résoudre : à moins que l’adoption rapide de périphériques d’un nouveau type nous permette d’éviter d’incliner notre tête pendant de longues heures, nous allons sans doute voir fleurir la bosse des textos comme une mutation propre à l’homo technologicus.

Jean Lasar
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