Théâtre

Filmique

d'Lëtzebuerger Land du 21.06.2019

1998, le Danois Thomas Vinterberg sort Festen au cinéma, décoré la même année du Prix du Jury à Cannes. Marqueur culturel d’un pays et d’une période artistique, deux décennies plus tard le film continue d’influencer. Cyril Teste et le collectif MxM s’en emparent pour l’adapter sur scène dans une performance théâtro-cinématographique bouleversante. À l’inverse du processus habituel, celui de transformer une pièce en film, comme Le Dieu du Carnage de Yasmina Reza, adapté à l’écran par Polanski – vu en mars dernier au TNL (d’Land du 29 mars) – ce Festen, en plus d’être un objet filmique puissant devient un spectacle théâtral expérimental et novateur. Une œuvre où se côtoient deux visions, celle du metteur en scène et celle du réalisateur, associées pour exulter.

Impulsé par un noyau interdisciplinaire composé d’Anaïs Cartier à la production, du créateur lumière Julien Boizard, du compositeur Nihil Bordures, du chef opérateur Nicolas Doremus, du vidéaste Mehdi Toutain-Lopez et du metteur en scène Cyril Teste, le collectif MxM n’en est pas à sa première « performance filmique ». Même si l’intérêt pour l’utilisation de la vidéo, du son et de la forme théâtrale est présent depuis la création du collectif il y a près de vingt ans, c’est en 2011 avec le spectacle multimédia Patio que cette nouvelle « constellation créative » s’est créée au sein de MxM. Outre leurs pièces sonores, installations, courts-métrages, et autres formes plus laboratoires, la performance filmique est devenue une marque de fabrique du théâtre façon MxM.

Instruire et alimenter ce genre assez nouveau dans le champ du spectacle résulte ainsi pour le collectif d’une véritable quête. C’est autour d’écritures théâtrales actuelles qu’il use de ce langage multimédia pour questionner nos relations et émotions dans un monde gouverné par un système médiatique et économique. Ouvrant au plus large les thématiques de la famille et du travail, les récits que tissent le groupe d’artistes appartiennent à un univers théâtral né du quotidien. Une fantasmagorie dans laquelle l’ensemble de la représentation théâtrale est questionné, la dimension du réel autant que celle de la fiction. Soutenue par un dispositif technique propre au cinéma, les performances filmiques de MxM donnent à voir en temps réel, à la fois un film et une pièce de théâtre. Depuis le détonant Nobody, conceptualisé en 2013, et Punk Rock en 2015, affirmant leur processus de création, MxM et Cyril Teste insistent à travailler sur ce territoire, et ce « à raison », quand on voit Festen.

Dans Festen, ce sont ainsi les secrets de famille qu’on passe au crible. Ceux restés silencieux trop longtemps et qui ont tout ravagé sur leur passage. Pour ses soixante ans, Helge – tenu avec fermeté par Hervé Blanc – invite famille et amis à un faste repas dans son manoir de campagne. Des heures heureuses, en préambule – comme pour faire les présentations –, on en vient rapidement au drame, après le discours accusateur de Christian – interprété magnifiquement par Mathias Labelle –, l’un des fils de la famille. Les invités se taisent, l’assistance se fige, seules, les images vidéo projetées continuent de « dire » discrètement, ce qui ne peut s’entendre par les mots : le paraître et la défiguration du masque qui tombe, les émotions, celles qu’on est incapables de cacher.

Le spectacle s’actionne assez rapidement, révélant déjà l’efficacité du dispositif. Face à nous, un décor de maison bourgeoise à taille humaine, l’immense salle de réception, un escalier, une cuisine, une petite chambre, des couloirs, tout ça imbriqué dans des modules mécaniques qui s’ouvrent et se ferment. Là-dedans, deux caméras vagabondent, montrant une séquence unique en direct, sur un écran surplombant la scène. En parallèle au texte, à l’interprétation, à la maitrise de l’enjeu théâtral, la vidéo déniche autre chose : un hors-champ derrière la théâtralité justement, servant pour les extérieurs et couloirs par exemple ; des gros plans des personnages offrant une ampleur sculpturale aux émotions ; mais surtout, elle fait briller l’intrigue, comme seul le cinéma peut le faire, remplaçant le « temps » du théâtre, par le « suspens » de l’image cinématographique.

Pourtant, malgré le génial du spectacle, on s’y perd un peu entre théâtre et cinéma. La double vision ajoute au visuel mais réduit le propos scénique. Si l’écran domine le plateau et ce décor déjà immense, et le cadreur efface, de sa présence, la théâtralité. On est parfois forcé d’en rester à l’écran et c’est tout à fait dommage quand l’idée même est de se perdre dans ces deux mondes artistiques. Néanmoins, c’est bien là le seul point négatif qu’on trouve à cette nouvelle signature Cyril Teste/MxM. Car, des comédiens au texte, en passant par le partie pris de mise en scène, le dispositif technique et l’idée générale de monstration, Festen est en tout point un grand spectacle.

Avec Nobody, Cyril Teste et son collectif MxM s’étaient employés à une exploration technique, artistique et théorique d’un pan de notre société. C’était fort, nouveau, efficace et Festen entre dans cette lignée, jubilant de cette nouvelle façon de montrer le spectacle vivant. Une perspective qui, assurément, va influencer toute une génération de créateurs, biberonnés à l’omniprésence du multimédia.

Festen de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov, adaptation Bo Hr. Hansen, adaptation française Daniel Benoin, mise en scène Cyril Teste, avec le collectif MxM.

Godefroy Gordet
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