Portrait : Elly Verduyckt

Une succession de détails

d'Lëtzebuerger Land du 02.10.2015

Intérieur, jour. Une salle de sport dans un village près de Differdange. Kornev (Stefen Kemperers) envoie un violent coup de poing à Jean (Kevin Azaïs). À la première répétition, le réalisateur, Bavo Defurne, demande conseil à un homme et une femme jamais loin de lui : doit-on voir le sang jaillir dès ce plan, ou dans son contre-champs seulement ? Le dialogue s’ouvre alors avec Philippe Guilbert, le chef opérateur. Et Elly Verduyckt, scripte.

Après une semaine à Liège, c’est le premier jour de tournage au Luxembourg de Souvenir, second-long-métrage du réalisateur flamand et co-financé par le Grand-Duché via la compagnie Deal productions. Scénario dans une main, Ipad dans l’autre, Elly est assise près du moniteur, juste à côté du réalisateur. Sur sa tablette, elle note. Quelle scène, quel plan, quelle prise. La référence de l’optique utilisée. Le nombre de secondes, des subtilités dans le dialogue, un problème au son, peut-être une éventuelle remarque du réalisateur. Chaque plan a droit à son rapport. Celui-ci sera indispensable au montage et est d’ailleurs envoyé chaque soir à celui ou celle qui s’en chargera quelques semaines plus tard. « Quand j’ai commencé ce métier, raconte Elly, il n’y avait pas de moniteur, autant dire que j’ai appris les optiques très vite ! Je me mettais tout près de la caméra ! Pas de montage virtuel non plus : Avec la pellicule, le rapport avec les monteurs était forcément différent, on devait se rencontrer souvent, ils n’avaient pas le droit à l’erreur. J’ai beaucoup appris en salle de montage. » Aujourd’hui, un mail chaque soir avec les rapports de la journée et c’est tout...

Pourtant, il n’y a aucune nostalgie chez Elly, qui, après des études au Royal Institute for Theatre, Cinema and Sound (le RITS, désormais rattaché à l’Erasmus Hogeschool) à Bruxelles, multiplie les stages, les rencontres. Après quelques films où elle s’est attelée à la logistique (elle fut notamment régisseuse sur Total Eclipse, réalisé par Agneszka Holland en 1995, où Leonardo di Caprio et David Thewlis, encore inconnus, incarnaient Rimbaud et Verlaine), la jeune femme a l’opportunité de travailler comme scripte aux Pays-Bas, sur une série de films pour enfants.

Au cours des années 1990, des co-productions l’amènent au Luxembourg. Elle travaille avec des réalisateurs et des chef-opérateurs qu’elle admire, comme le tandem Peter Greenaway et Sacha Vierny (collaborateur historique d’Alain Resnais) pour The Pillow Book (1996). D’eux aussi, elle apprend. Non seulement la vision, mais aussi le regard. Elle reverra Greenaway quelques années plus tard, pour son triptyque The Tulse Luper Suitcases, produit par feu Delux au début des années 2000. Le travail et l’amour l’appellent de plus en plus au Luxembourg : elle s’y installe définitivement en 2006. Et grand bien lui en a pris, puisque depuis, la Flamande n’arrête pas : Bride Flight (Ben Sombogaart, 2008), Hot hot hot (Beryl Koltz (2011), Vijay and I (2012) ou encore l’an dernier Le tout nouveau testament de Jaco Van Dormael, dont elle garde un souvenir très intense. Et puis, les courts-métrages, pour toujours rencontrer. Il y a quelques semaines encore, elle était assise aux côtés de Julien Becker pour sa mise en scène du scénario lauréat du concours Crème fraîche, organisé par le CNA et le SNJ. Mon travail, dit-elle, est de soutenir le réalisateur ou la réalisatrice. Je travaille pour elle ou pour lui. Je suggère mais n’impose jamais ! C’est une relation de confiance et de respect mutuels. » Ça aussi, ça se travaille. Elle conseille parfois un enchaînement de plans, guidant le ou la cinéaste suivant ce qu’il veut dire, ce qu’elle veut montrer. Aller au plus important, parfois, quand le temps presse.

Sur le tournage, tout le monde, à un moment ou un autre, se tournera vers Elly. Le son qui demande confirmation du plan, la régie qui veut connaître le bord-cadre. Un raccord ici, une question pour la continuité de la prochaine séquence par là... Le métier de scripte exige de connaître le scénario par cœur, chaque séquence. Mais d’avoir l’œil une fois sur le plateau ne suffit pas : avant de regarder si le comédien utilise bien la même main pour soulever sa tasse d’un plan à l’autre, Elly a passé une dizaine de jours à disséquer le scénario. Une préparation minutieuse pour pouvoir démêler les imprévus, qui seront forcément nombreux.

Un jour, Sacha Vierny lui a dit : « j’apprends de ce film des choses pour le prochain ». Une petite phrase qu’Elly se remémore à chaque fois qu’elle découvre un nouveau plateau. « Je suis franchement comme un enfant dans un magasin de jouets ». La phrase est énoncée sans rire, avec une certaine déférence. L’émerveillement n’est surtout pas incompatible avec le savoir-faire : Elly Verduyckt, entre deux tournages, continue l’enseignement, où, après les étudiants du RITS, ce sont ceux du tout nouveau BTS audiovisuel luxembourgeois qui profitent de son enthousiasme et de sa passion pour son métier.

Marylène Andrin-Grotz
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