Fundamental Monodrama Festival

Portés par l’aventure commune

d'Lëtzebuerger Land du 06.07.2012

Pourquoi faire du théâtre dans un pays où des gens souffrent de faim ? Telle est l’interrogation à la base de la création qu’ont montée Aboubacari Oumarou, jeune directeur de la compagnie nigérienne Arène Théâtre, et Steve Karier, pour la troisième édition du Fundamental Monodrama Festival. « Il y a au moins deux façons de poser la question : du point de vue de l’utile et du facile », sourit Aboubacari, avec son air doux et posé. « Est-ce utile ? Oui. Même s’il y a des choses qui ne vont pas dans mon pays, mieux vaut les affronter le sourire aux lèvres. Facile ? Non. Les conditions socio-économiques au Niger ne se prêtent pas au théâtre. Mais on s’accroche, et on avance ».
À l’origine du spectacle Les larmes du cœur figure la participation de la compagnie Arène Théâtre au festival Monodrama 2011, avec son fondateur feu Alfred Dogbé. La rencontre fait éclore une amitié qui porte actuellement ses premiers fruits, même si entre-temps il y a eu des revirements avec la disparition inattendue, en mars dernier, d’Alfred Dogbé, directeur et maître spirituel. « Nous avons perdu un grand homme, un visionnaire, qui a façonné le théâtre nigérien, » dit Aboubacari, et un voile de tristesse couvre soudain son regard si vif. « Il nous a enseigné, toutefois, de rester debout, de ne jamais baisser les bras. Le partenariat avec l’association Fundamental, soutenue par la coopération luxembourgeoise, témoigne de notre capacité à rebondir et à développer notre réseau ; l’art du spectacle nous oblige à inventer les moyens pour sortir de la précarité. C’est aussi une façon de résister ».
Notamment en assumant la continuité du festival Émergences à Niamey, dont la sixième édition vient de se clore malgré les rudes conditions financières, malgré la difficile acceptation sociale du métier de comédien, malgré les coups de théâtre que leur réserve le quotidien. En dépit des péripéties, Aboubacari peut affirmer que la compagnie bénéficie aujourd’hui du soutien du gouvernement nigérien post-putsch de février 2010. « On ne peut pas dire que les subventions coulent, mais il y a une prise de conscience grandissante de ce que le théâtre peut apporter ». Y inclus auprès des plus jeunes : la compagnie est une habituée des lycées.
Si le Niger connaît une longue tradition théâtrale, celle-ci se fonde plutôt sur une forme de satire sociale, le wassankara, ou encore le « théâtre de la natte », où il s’agit, pour l’orateur assis dans la ronde nocturne, de captiver son auditoire. « Le drame tel qu’on le pense ici n’a pas de racines au Niger, explique Aboubacari, mais nous visons à faire du théâtre moderne : debout, écrit, avec un début, une fin et un problème à résoudre ». Jeune, cet art-là trouve sa place aussi via son interaction avec d’autres scènes. « Les représentations ici m’inspirent davantage d’expérimentation : enlever du texte, des ustensiles, creuser les allégories minimales. Nous donnons peut-être trop d’information au public ».
Vu les quelques différences, comment appréhende-t-il le public luxembourgeois ? Le jeune homme – dont le surnom Bétodji signifie « né à la période d’hivernage vers 10 heures du matin » – esquisse un sourire : « Je me souviens, de 2011, d’un grand silence régnant dans la salle, sombre et close. Rien à voir avec le public à Niamey, bruyant et difficile à tenir ». Et de rajouter : « Je pense aussi que le public luxembourgeois est gâté. La programmation ici me fait rêver ».
Le Sénégalais Papa Meissa Gueye, fin, aurait l’air d’un trentenaire s’il n’y avait le duvet gris bordant ses cils. Il est le fondateur de la compagnie Théâtre de la rue. Au festival Monodrama, il présentait, la semaine dernière, Birahima, l’enfant soldat, une adaptation d’Allah n’est pas obligé de l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma. Sujet qui est sous le feu des projecteurs avec la condamnation récente de Charles Taylor par le Tribunal Spécial pour la Sierra Leone pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre, dont de nombreux enlèvements d’enfants. En choisissant cette pièce, Papa ne craint-il pas d’en rajouter au discours misérabiliste sur l’Afrique ? « Je pense d’abord à l’aspect artistique, rétorque-t-il. Ceci dit, les gens doivent savoir ce qui s’est passé dans le détail. Il faut en parler, partout dans le monde ». Dakar, Ouagadougou, Lomé ont accueilli le spectacle ; dans le cadre du festival Fundamental Monodrama, il a été joué pour la première fois en Europe.
« À Dakar, le théâtre est moins populaire que d’autres expressions artistiques telles que la musique ou la danse, » déplore Papa, qui est aussi président de l’association des métiers du théâtre. « Malgré les deux salles de la ville, rares sont ceux qui sont prêts à payer pour un spectacle ». Il a déjà demandé une audience au nouveau ministre de la Culture et artiste Youssou N’Dour pour réfléchir ensemble à des plans d’action et a initié un festival de banlieue pour sensibiliser le public dakarois. « La clé est de faire du théâtre qui intéresse la population, » renchérit Aboubacari. « Alfred Dogbé en est venu aux planches en voyant les Français faire, mais il a fini par réaliser que ce n’était pas de ce théâtre-là que les Nigériens avaient envie ». Ce fut le point de départ d’une forme théâtrale propre, populaire mais sans tomber dans le folklore, et politique.
Pour les deux comédiens, le monodrame est un concept intéressant, une belle forme expérimentale ; toutefois « pour le moment, notre priorité est plutôt de rassembler, de créer un momentum collectif. Convaincre que le théâtre est une aventure humaine ».

Le spectacle Les larmes du cœur, de et avec Aboubacar Oumarou, mise en scène de Steve Karier, sera joué ce soir, vendredi 6 juillet, au Kulturhaus Niederanven ; détails et programme : www.fundamental.lu.
Béatrice Dissi
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