Lëtzebuerger Filmpräis

Al Pacino meets Andy Bausch

d'Lëtzebuerger Land vom 01.09.2005

Cet été, les pelleteuses ont démoli l'impressionnante coulisse vénitienne que Delux Production avait fait construire, il y a cinq ans, sur la friche des Terres Rouges à Esch, à l'époque pour The Secret Passage d'Adémir Kenovic, monumental flop commercial. En tombant, les coulisses ont englouti tous ces souvenirs de tournages plus ou moins réussis, de Scarlett Johansson dans Girl with a Pearl Earring (Peter Webber) en passant par Al Pacino dans le Merchant of Venice (Michael Radford) ou une publicité pour une bière luxembourgeoise, jusqu'au Mondo Veneziano d'Antoine Prum, actuellement montré dans le pavillon luxembourgeois de la biennale d'art contemporain à Venise, ayant capté une dernière fois et jouant de l'ambiance délétère du lieu.

"Le secteur du cinéma luxembourgeois a développé une grande créativité ces dernières années," constata avec satisfaction le ministre délégué aux Communications, Jean-Louis Schiltz (CSV), mercredi matin, lors de la présentation du rapport annuel 2004 du Fonds de soutien à la production audiovisuelle (Fonspa). Cette créativité explique, selon le ministre, la décision de tenir une deuxième édition du Lëtzebuerger Filmpräis, sorte de Césars ou d'Oscars en format de poche du cinéma autochtone.

Par modestie (et manque de productions), le Filmpräis n'a lieu que tous les deux ans, et les prix ne seront attribués qu'en quatre catégories : meilleur court-métrage (treize sélections), meilleure  coproduction (également treize sélectionnés), meilleur film luxembourgeois (onze films, dont cinq documentaires) et meilleure contribution artistique et/ou technique (62 techniciens et seulement sept acteurs nominés). Ces prix seront attribués par un jury, dont la membre la plus célèbre est la Grand-Duchesse Maria-Teresa, désignée par les producteurs.

À cela s'ajoutent un prix du meilleur film européen, désigné par la presse, un prix du jeune espoir, décerné par le comité d'organisation et un prix du public, pour lequel les spectateurs de la semaine du film luxembourgeois (du 7 au 13 octobre à l'Utopia et à la Cinémathèque), qui précède la soirée elle-même (vendredi 14 octobre à l'ancienne brasserie à Clausen), pourront voter soit dans les cinémas, soit par SMS.

Cette semaine du cinéma luxembourgeois constitue d'ailleurs le principal attrait de ce Filmpräis, car c'est une des très rares occasions de voir ces films produits au Luxembourg et qui demeurent, dans leur grande majorité invisibles pour le public local. Les uns (surtout certaines coproductions plus ou moins réussies) parce qu'ils peinent à trouver un distributeur international et à entrer dans les réseaux d'exploitation classiques, les autres parce que leur format (courts-métrages, documentaires…) ne trouvent pas vraiment de place dans les programmations commerciales. Pourtant, l'exemple de Heim ins Reich, le documentaire de Claude Lahr sur la deuxième guerre mondiale au Luxembourg, prouva, avec ses 26 300 spectateurs, qu'il y a un réel public pour les films luxo-luxembourgeois aussi.

Plus qu'une soirée glamour et champagne, le Filmpräis, par son effet fédérateur, est donc surtout une occasion de prendre la température du secteur du cinéma au Luxembourg. Et il faut alors constater que, contrairement à l'attention publique et médiatique accordée au tournage de Perl oder Pica de Pol Cruchten actuellement à Esch-Alzette (sortie prévue en 2006), le cinéma ne va pas aussi bien qu'on veut bien le faire croire. Au-delà des quelques sociétés de production qui ont de vrais problèmes à joindre les deux bouts (financièrement parlant), le cinéma surtout luxembourgeois, manque de talents (réalisateurs et surtout scénaristes de longs-métrages de fiction). La relève arrive dans la très jeune génération, ceux qui viennent des écoles de cinéma et en sont à leurs débuts en courts-métrages (Max Jacoby, Cathy Richard, Tom Alesch, Béryl Koltz, Fred Neuen, Dan Wiroth ou encore Christophe Wagner).

Les chiffres le prouvent d'ailleurs : 18 projets seulement ont bénéficié d'une aide financière sélective en 2004, contre 26 (!) en 2003. Le montant total des aides directes attribuées par le Fonspa était de 3,9 millions d'euros, alors que la dotation budgétaire du fonds était de quatre millions d'euros. « Nous n'avons jamais eu peur de ne pas pouvoir financer toutes les demandes, car nous avons des réserves, » se réjouit le ministre de la Culture et ancien ministre délégué aux Communications, François Biltgen (CSV), lors de la conférence de presse mercredi. Cette année, la dotation est à nouveau remontée à 4,5 millions ; les ministres ont demandé le même montant pour 2006. Pour ce qui est des certificats d'investissement audiovisuel - ce qu'il ne faut plus appeler tax shelter -, 19 films sur 33 projets déposés ont bénéficié des avantages fiscaux en 2004. Et le bât blesse là aussi, car, dans un environnement de plus en plus agressif, les pays voisins ayant eux aussi instauré de tels systèmes d'avantages fiscaux, les producteurs luxembourgeois, surtout ceux qui montent des coproductions multinationales, perdent en attractivité et en compétitivité.

Les producteurs réunis dans l'Union luxembourgeoise des producteurs audiovisuels ont élaboré un catalogue de propositions sur comment réformer le système d'attribution d'aides à la production en l'adaptant à ce nouveau paysage environnant. Jean-Louis Schiltz se dit prêt à aller sur le chemin qu'ils tracent, "nos services sont en train d'analyser le dossier", et espère pouvoir prendre une décision d'ici la fin de l'année.   "Mais ne réveillons pas un chien qui dort, renchérissait son collègue de la Culture. Nous profitions d’une certaine protection grâce à un accord Reding-Monti sous la dernière Commission européenne. Mais nous devons être conscients que chaque modification de notre loi sur le cinéma devra être avalisée par Bruxelles."

josée hansen
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